En 1970, David Bowie n’est pas encore la superstar qu’il sera dans quelques années. « Space Oddity » a été un succès en 1969, mais Bowie cherche encore sa voie , son son, son personnage, sa façon d’être dans le monde du rock. The Man Who Sold the World, sorti en novembre 1970, est l’album qui commence à répondre à ces questions. C’est aussi l’album le plus lourd, le plus électrique, le plus proche du heavy metal naissant de toute sa discographie.

Tony Visconti, le producteur, et Mick Ronson, le guitariste qui deviendra l’alter-ego musical de Bowie pendant les années Ziggy Stardust, sont les forces créatives qui définissent le son de cet album. Ronson joue une guitare électrique d’une puissance et d’une élégance qui rappellent les meilleurs moments du hard rock britannique , pas la brutalité de Black Sabbath, mais quelque chose de plus sophistiqué, de plus mélodique, de plus nourri par la musique classique.

« The Width of a Circle » ouvre l’album sur une pièce de rock progressif de huit minutes qui montre d’emblée les ambitions de Bowie , pas le rock simple, mais quelque chose de plus architecturé, de plus complexe, qui emprunte à plusieurs traditions simultanément. La guitare de Ronson est au centre, mais la vision narrative du texte de Bowie donne une direction conceptuelle que peu de morceaux de rock dur de l’époque possèdent.

« All the Madmen » , chanson inspirée par l’internement psychiatrique de son demi-frère Terry Burns , est l’une des compositions les plus personnelles et les plus déchirantes de cette période de Bowie. Sa façon d’aborder la folie , avec sympathie, sans jugement, depuis l’intérieur plutôt que de l’extérieur , dit quelque chose d’important sur sa relation ambivalente avec la santé mentale, sa propre fragilité, ses peurs de partager le destin de Terry.

Le titre éponyme « The Man Who Sold the World » est peut-être la chanson la plus connue de l’album aujourd’hui , principalement parce que Nirvana en a fait une version acoustique pour leurs MTV Unplugged en 1993, introduisant une génération qui n’était pas née en 1970 à cette période de Bowie. La version de Bowie, avec sa mélodie sinueuse et son atmosphère science-fictionnelle, est l’originale à redécouvrir.

La production de Visconti est d’une richesse qui tranche avec les ambiances plus folk de l’album précédent de Bowie. Il utilise les guitares électriques comme des instruments orchestraux , couches sur couches, textures qui s’accumulent, un son dense et lourd qui contraste avec la voix toujours légèrement détachée de Bowie.

Mick Ronson, qui joue aussi des arrangements de cordes sur cet album, est le parfait complément du Bowie de cette époque , un musicien doté d’une versatilité et d’une sensibilité musicale qui lui permettaient de passer de la guitare heavy à l’arrangement orchestral sans rupture esthétique. Leur collaboration, qui culminera avec les albums Ziggy Stardust et Aladdin Sane en 1972 et 1973, est l’une des plus fructueuses du rock britannique des années soixante-dix.

Sur X : @davidbowie

La pochette de l’album original , Bowie en robe longue, cheveux longs, dans une pose androgyne , était en avance sur son temps pour 1970. Elle anticipait les provocations identitaires des années Ziggy Stardust et Aladdin Sane, quand Bowie ferait de l’ambiguïté sexuelle et de la multiplicité identitaire sa marque de fabrique artistique.

The Man Who Sold the World est l’album le moins cité parmi les classiques de Bowie, mais peut-être le plus révélateur de sa trajectoire. C’est ici que la guitare prend la place centrale qu’elle occupera pendant ses grandes années. C’est ici qu’on entend pour la première fois le Bowie sombre, le Bowie philosophiquement inquiet, le Bowie qui ne cherche pas la pop mais quelque chose de plus dangereux et de plus durable.

Mick Ronson mourra d’un cancer du foie en avril 1993, à 46 ans. Sa mort, survenue peu après son annonce publique de la maladie, laissera un vide dans l’histoire de la guitare rock britannique des années soixante-dix. Peu de guitaristes avaient su combiner puissance et élégance avec autant de naturel. Bowie lui rendra hommage publiquement, reconnaissant la dette artistique qu’il avait envers lui.

L’album sera redécouvert dans les années quatre-vingt-dix quand la génération Nirvana cherchera des précédents à sa propre façon de fusionner mélodies pop et puissance rock. La reprise de « The Man Who Sold the World » par Nirvana pour leurs MTV Unplugged , l’une des performances les plus émouvantes de Cobain , enverra des milliers d’auditeurs vers l’original. Ce type de filiation entre générations est l’une des façons dont les grandes chansons survivent.

L’impact de The Man Who Sold the World sur le glam rock des années soixante-dix est souvent sous-estimé. Avant Ziggy Stardust et Aladdin Sane, il y avait déjà sur cet album une esthétique androgyne, une fascination pour la science-fiction et l’étrange, une façon de traiter le rock comme un espace de création d’identité plutôt que d’expression authentique. Ces thèmes, développés sur cet album plus discrètement qu’ils le seront dans les années suivantes, forment le sous-sol de tout ce qui va venir.

Bowie a dit dans des interviews que la période de The Man Who Sold the World était une période de confusion créative pour lui , il ne savait pas encore exactement ce qu’il voulait être, quelle direction prendre. Ce n’est qu’avec Hunky Dory en 1971, puis Ziggy Stardust en 1972, que la vision se précise. Mais The Man Who Sold the World contient déjà les éléments de base de toutes ces directions futures , le rock lourd, l’ambiguïté identitaire, les textes de science-fiction et de philosophie.

La note des passionnés

4,5 /5

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The Man Who Sold the World