Station to Station
par David BOWIE
Station to Station, David BOWIE (1976) : le duc entre deux mondes
En janvier 1976, David Bowie publie Station to Station, son dixième album. Il sort des sessions de Los Angeles, après une période de sa vie qu’il a décrite plus tard comme particulièrement troublée et dont il n’a gardé presque aucun souvenir. Et pourtant, ce qu’il produit dans cet état est l’un des albums les plus ambitieux et les plus cohérents de sa discographie – une oeuvre qui regarde simultanément vers l’arrière (le funk et le soul de Young Americans) et vers l’avant (l’électronique de la trilogie berlinoise qui va suivre).
Le personnage du Thin White Duke
Le Thin White Duke est le personnage que Bowie incarne sur cet album et lors de la tournée qui l’accompagne. C’est le plus sinistre et le plus ambigu de tous ses alter-egos : un aristocrate européen sans émotion visible, froid et élégant, qui chante des chansons d’amour avec la détresse d’un homme qui ne sait plus ce que l’amour signifie. Ce personnage est une performance de la déconnexion émotionnelle, et il fonctionne précisément parce qu’on sent sous cette froideur calculée quelque chose de vulnérable que le personnage refuse d’admettre.
Carlos Alomar à la guitare rythmique, Dennis Davis à la batterie, George Murray à la basse : ces musiciens, qui ont joué sur Young Americans, construisent la fondation soul et funk de l’album. Earl Slick ajoute ses guitares électriques. Bowie joue du piano et des claviers. L’ensemble produit un son d’une densité et d’une sophistication remarquables.
Golden Years : le funk d’un être d’un autre temps
« Golden Years » est le single le plus immédiatement accessible de l’album, un funk lumineux qui contraste avec l’ambiance sombre de certaines autres pièces. Bowie chante avec une voix grave et enveloppante, presque sensuelle, qui est différente de tout ce qu’il a fait avant. C’est une chanson de séduction tranquille, avec un groove qui coule naturellement et des harmonies en arrière-plan qui donnent au tout une richesse subtile.
David Bowie avait proposé la chanson à Elvis Presley, qui l’avait déclinée. L’anecdote est intéressante : « Golden Years » a quelque chose de la douceur mélancolique du meilleur Presley, cette façon d’être profondément présent dans la chanson sans jamais forcer l’émotion.
TVC 15 et la bizarrerie assumée
« TVC 15 » est l’une des chansons les plus étranges et les plus jouissives de l’album. Construite sur un riff de rock’n’roll délibérément rétro, elle raconte l’histoire d’un téléviseur qui avale une femme. C’est absurde, légèrement surréaliste, et musicalement irrésistible. Bowie s’amuse avec une franchise qui contraste avec le caractère plus sévère du personnage du Thin White Duke. Cette ironie auto-dérisoire est une des clés de sa longévité artistique : il ne se prend jamais tellement au sérieux qu’il perde le sens du jeu.
La pièce centrale : Station to Station
La chanson titre est une pièce de dix minutes divisée en deux mouvements. La première partie, lente et mystérieuse, est l’une des constructions les plus hypnotiques que Bowie ait jamais créée. La seconde partie accélère et plonge dans un rock d’une puissance considérable. Entre les deux, une transition qui ressemble à un glissement progressif d’un monde dans un autre.
Station to Station est l’album pivot de la discographie de Bowie – le point où le passé et le futur de son oeuvre se croisent avec une intensité particulière. Il reste l’un des albums les plus importants des années soixante-dix.
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