David Bowie 1967 : La Naissance d’un Alien dans le Swinging London
Il faut une sacrée dose d’audace, ou peut-être d’inconscience totale, pour sortir un premier album en juin 1967, au moment précis où les Beatles lancent Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band sur le monde. David Jones, vingt ans à peine, qui vient de changer son nom en David Bowie pour éviter la confusion avec Davy Jones des Monkees, ne s’encombre pas de ce genre de considérations. Il fait son truc. Un truc bizarre, délibérément excentrique, qui ne ressemble à rien de ce qui se fait alors dans la pop britannique.
Ce premier album éponyme, enregistré pour Deram Records, est une curiosité absolue. Imaginez Anthony Newley, le chanteur de music-hall british, croisé avec les Kinks les plus dandys, arrosé d’une bonne dose de théâtre absurde à la manière du mime Lindsay Kemp, dont Bowie était alors l’élève admiratif. Ajoutez des arrangements d’orchestre parfois kitsch, parfois sublimes, et vous obtenez quelque chose qui ne ressemble strictement à rien d’autre dans la discographie de l’époque.

L’album s’ouvre sur Uncle Arthur, portrait d’un homme de trente-deux ans qui vit toujours chez sa mère et collectionne les comics. En 1967. David Bowie est déjà en train de composer des personnages, des vignettes sociales, des instantanés de vies marginales. Ce n’est pas encore Ziggy Stardust, pas encore Aladdin Sane, mais c’est déjà le même regard oblique sur l’humanité, la même fascination pour les outsiders, les inadaptés, ceux qui ne rentrent pas dans les cases.
Le Music-Hall de l’Étrange
Ce qui frappe immédiatement à l’écoute de cet album, c’est l’ambition théâtrale. Rubber Band, le single qui précède l’album, raconte l’histoire d’un vétéran de la Première Guerre mondiale qui revient chez lui pour trouver sa fiancée mariée avec le chef de l’orchestre local. C’est une chanson de trois minutes qui a la structure narrative d’une nouvelle courte. Bowie ne chante pas, il joue un rôle. Il a toujours joué des rôles. Même quand il était David Jones de Brixton, il jouait le rôle de David Jones de Brixton.
La chanson phare, The Laughing Gnome, sortie comme single quelques mois plus tard, est devenue une source d’embarras pour Bowie qui a passé des décennies à tenter de faire oublier cette chose. Un lutin qui parle avec une voix accélérée, des jeux de mots foireux sur gnome et home, une mélodie enfantine. Et pourtant. Il y a dans cette expérimentation débridée quelque chose d’authentiquement punk, avant même que le punk existe. La volonté délibérée de choquer, de desconcerter, de ne jamais être exactement là où on vous attend.
« Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Je savais simplement que je voulais être quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’existait pas encore. » David Bowie, en rétrospective sur ses débuts.
Ken Pitt, le manager de Bowie à l’époque, se souvient d’un jeune homme d’une ambition dévorante mais d’une direction artistique encore floue. Bowie voulait être une star, c’était certain. Mais une star de quoi, exactement ? La pop traditionnelle ? Le théâtre musical ? Le cinéma ? Il tâtonnait, essayait tout, rejetait tout aussi vite. Cet album de 1967 est le laboratoire des identités à venir. Un brouillon génial.
Brixton dans le Swinging London
Pour comprendre David Bowie en 1967, il faut comprendre Brixton. David Robert Jones naît le 8 janvier 1947 dans ce quartier au sud de Londres, qui n’est pas encore le foyer d’une communauté caribéenne vibrante, pas encore le berceau du reggae britannique et des émeutes de 1981. C’est une banlieue grise, ouvrière, d’une terne respectabilité. Le père de David travaille pour un organisme caritatif, la mère est serveuse dans un cinéma. La normalité absolue.
Et David Jones, très tôt, décide que la normalité ne le concerne pas. Son demi-frère Terry Burns lui fait découvrir le jazz, Kerouac, Ginsberg, la Beat Generation américaine. David plonge dans cette contre-culture américaine importée à Brixton et n’en ressort jamais vraiment. À quinze ans, il se bat avec son ami George Underwood pour une fille. Le coup de poing dans l’oeil gauche lui laisse une pupille dilatée en permanence, cette pupille qui donnera pour toujours l’impression que Bowie a deux yeux de couleurs différentes. Un accident qui devient un trait distinctif. La vie de Bowie est pleine de ces accidents devenus signatures.
Love You Till Tuesday, titre phare de cet album, sera immortalisé dans un court-métrage promotionnel en 1969. Bowie en fait une chanson légère, presque insouciante, sur un amour qui ne durera que jusqu’au mardi, avec cette ironie douce-amère qui caractérise les meilleurs moments du disque. Il ne croit pas vraiment à l’amour éternel, ou il fait semblant de ne pas y croire, ce qui revient au même avec Bowie.
L’album est un échec commercial retentissant. Deram ne comprend pas ce qu’ils ont entre les mains. La presse est perplexe. Le public, happé par les Stones, les Beatles, les Who, ne sait pas quoi faire de ce jeune homme bizarre qui chante avec un accent théâtral exagéré et des orchestrations qui semblent sorties d’un autre siècle. Bowie est dévasté mais ne le montre pas. Il reprend l’errance créative, change de manager, change de label, cherche encore.
L’Album Fondateur d’une Mythologie
Ce qui est fascinant rétrospectivement, c’est de voir à quel point toutes les obsessions de Bowie sont déjà présentes dans ce premier disque. Les personnages marginaux, la fascination pour le music-hall et le théâtre, le refus de la simplicité émotionnelle directe, préférant toujours passer par le prisme d’un personnage inventé. There Is a Happy Land évoque l’enfance avec une nostalgie qui n’est pas innocente. We Are Hungry Men est une satire de science-fiction sur la surpopulation qui semble aujourd’hui plus actuelle que jamais.
Space Oddity viendra deux ans plus tard, en 1969, et là tout basculera. Mais sans ce premier album laborieux, expérimental, parfois raté mais toujours sincère, Space Oddity n’aurait peut-être jamais existé. Ce sont ces errements de 1967 qui ont forgé la conscience artistique de Bowie, qui lui ont appris que l’échec n’était pas fatal, que l’excentricité était une stratégie valable, que le public qu’on cherche n’est pas forcément celui qu’on trouve en premier.
Aujourd’hui, ce disque est une pièce de collection, un objet de curiosité pour les fans hardcore, un chapitre d’introduction indispensable dans la biographie d’un artiste qui allait devenir le caméléon le plus fascinant du rock. David Bowie en 1967 ne savait pas encore qui il était. Il le savait d’autant moins qu’il était en train d’inventer plusieurs personnes à la fois. C’est peut-être la définition la plus précise du génie : ignorer ses propres limites au point de les dépasser constamment, sans même s’en rendre compte. Ce premier album, maladroit, génial, embarrassant et touchant à la fois, est la preuve que les chefs-d’oeuvre naissent parfois dans la confusion la plus totale.
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