White Light White Heat
White Light White Heat, The VELVET UNDERGROUND (1968) : Dix-sept minutes de chaos organisé qui changèrent le rock pour toujours
Il existe des albums qui font du bien. Il en existe d’autres qui font du mal. Et puis il y a White Light/White Heat, qui fait quelque chose d’entièrement différent : il vous secoue jusqu’à ce que vos dents s’entrechoquent, vous confronte à une réalité que vous préfériez ne pas voir, et vous laisse dans un état entre l’extase et la terreur que vous n’auriez pu imaginer avant d’avoir posé l’aiguille sur le vinyle. Le Velvet Underground n’est pas un groupe de rock. C’est un phénomène naturel, comme un tremblement de terre ou une tempête électrique. Et leur deuxième album, sorti le 30 janvier 1968, est le moment où ce phénomène atteint son paroxysme, sa forme la plus pure et la plus dévastatrice. Ici, pas de concession au commerce. Pas de « Sunday Morning » pour amadouer les radios. Juste du bruit, de la fureur, et quelque chose qui ressemble à la vérité nue sous un éclairage au néon clignotant.

Sister Ray et la nuit qui n’en finit pas
Enregistré en deux semaines de septembre 1967 aux studios Mayfair de Manhattan, l’album est une bombe sonique qui n’attendait que d’être déclenchée. Lou Reed, John Cale, Sterling Morrison et Moe Tucker jouent avec un équipement Vox flambant neuf, cadeau d’un contrat d’endorsement, et ils jouent fort. Très fort. Le producteur Tom Wilson, homme pourtant habitué aux turbulences de Bob Dylan et de Frank Zappa, quitte le studio pendant l’enregistrement de « Sister Ray » plutôt que d’endurer ce qu’il considère comme un bruit insupportable. C’est peut-être la plus haute distinction qu’on puisse décerner à un morceau de rock : avoir poussé son propre producteur à fuir la cabine de mixage. « Sister Ray » dure dix-sept minutes et vingt-sept secondes. C’est l’histoire d’une soirée dans un appartement new-yorkais peuplé de drag queens, de dealers et de marins, racontée sur un fond de feedback électrique qui semble vouloir dissoudre la réalité elle-même. C’est l’oeuvre la plus radicale jamais enregistrée par un groupe de rock jusqu’à ce moment-là, et elle reste cinquante ans plus tard un monument d’une intensité que peu d’oeuvres ont approché.
Mais l’album ne se résume pas à « Sister Ray ». Il s’ouvre sur le morceau-titre « White Light/White Heat », une déflagration de three-chord rock qui célèbre les effets de l’amphétamine avec une franchise qui avait de quoi choquer les ligues de vertu américaines de l’époque. « The Gift » est une nouvelle courte écrite par Lou Reed que John Cale lit à voix haute en même temps que le groupe joue un riff obsessionnel, créant une expérience stéréophonique unique où la voix de Cale sort d’un canal et la musique de l’autre. « Lady Godiva’s Operation » est une descente surréaliste dans les méandres d’une salle d’opération imaginaire, avec des détails anatomiques qui feraient rougir les auteurs de Grand Guignol. Et la pochette elle-même est une provocation : un tatouage de tête de mort photographié en noir sur noir, pratiquement invisible, idée d’Andy Warhol réalisée par Billy Name. Le tatouage appartient à Joe Spencer, acteur dans le film de Warhol intitulé Bike Boy. Il fallait vraiment regarder sous bonne lumière pour voir quelque chose. Exactement comme il fallait vraiment écouter pour comprendre ce que cet album avait à dire.
« Bien que le disque soit à peine apparu sur le Billboard 200, culminant au numéro 199, White Light/White Heat s’est avéré profondément influent sur des artistes tels que les Stooges, David Bowie, Jonathan Richman, Suicide, les Buzzcocks et Nirvana. » Rolling Stone
White Light/White Heat est le dernier album enregistré par la formation classique qui incluait John Cale. Peu après, Lou Reed évince Cale et le remplace par le multi-instrumentiste Doug Yule, amorçant un tournant qui rapprochera le groupe d’une esthétique plus accessible. Certains diront que Reed a sacrifié quelque chose d’irremplaçable ce jour-là. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y aura plus jamais de disque du Velvet Underground qui ose autant, qui pousse aussi loin les limites de ce qu’on peut appeler musique. Les Stooges d’Iggy Pop, les Sex Pistols, Sonic Youth, les Jesus and Mary Chain, Nirvana : autant de groupes qui doivent quelque chose à ces quarante-et-une minutes de chaos organisé.
Ce disque a été ignoré à sa sortie, comme l’avait été le premier album du groupe. Mais l’histoire a tranché avec la sévérité d’un juge impartial : White Light/White Heat est aujourd’hui universellement reconnu comme l’un des jalons les plus importants de l’histoire du rock, un disque qui a ouvert des portes que ses successeurs ont mis des décennies à franchir. Brian Eno a résumé la chose avec son élégance habituelle, observant que si le premier album du Velvet Underground ne s’était vendu qu’à trente mille exemplaires, chacun des trente mille acheteurs avait formé un groupe. Ce qu’on peut dire du deuxième album, c’est que les groupes formés par ses auditeurs sont ceux qui ont changé le rock pour toujours.
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