1974 Album

Rock-n-roll Animal

par Lou REED

4,0
Sortie 1974
Artiste Lou REED

Rock ‘n’ Roll Animal, Lou REED (1974) : les monstres doux

En décembre 1973, Lou Reed donne un concert au Howard Auer Auditorium de Long Island. Il est accompagné par deux guitaristes – Steve Hunter et Dick Wagner – et par un groupe qui joue du hard rock d’un niveau technique impressionnant. Reed, vêtu de noir, lunettes de soleil, chante ses chansons du Velvet Underground et de Berlin devant un public qui vient d’abord pour la curiosité et finit par être emporté par quelque chose qu’il n’avait pas prévu. Rock ‘n’ Roll Animal, sorti en 1974 chez RCA Records, est l’enregistrement live de ce concert. C’est l’un des live albums les plus surprenants de la décennie.

Steve Hunter, Dick Wagner et la réinvention par les guitares

La décision de Reed de confier ses chansons à deux guitaristes de hard rock est audacieuse et potentiellement catastrophique. « Sweet Jane » du Velvet Underground, avec sa structure harmonique minimaliste et son texte poétique sur la vie bohème new-yorkaise, n’a rien à voir en apparence avec le hard rock que joue le groupe d’accompagnement d’Alice Cooper – d’où viennent Hunter et Wagner.

Et pourtant, l’alchimie est parfaite. Hunter joue une introduction à la guitare sur « Sweet Jane » qui dure plusieurs minutes et qui est devenue l’une des introductions les plus célèbres de l’histoire du rock live. Il construit une tension lente, progressive, presque cinematographique, avant que Reed entre avec sa voix traînante et que la chanson explose. L’effet est saisissant : on reconnaît la chanson mais elle est méconnaissable. C’est une adaptation plutôt qu’une simple interprétation.

Heroin : la transformation la plus radicale

« Heroin », la chanson la plus connue du Velvet Underground, est traitée avec le même respect irrévérencieux. Reed avait toujours voulu que cette chanson soit interprétée sans jugement moral, comme un portrait de l’expérience psychologique de l’addiction plutôt que comme un avertissement ou une apologie. La version de Rock ‘n’ Roll Animal radicalise cette approche : le groupe construit une dynamique qui mime les fluctuations d’une montée et d’une descente, avec des passages d’une douceur absolue suivis d’explosions hard rock qui retombent aussitôt.

C’est une relecture narrative de la chanson par l’orchestration. Sans que les paroles changent d’un mot, la musique dit quelque chose de différent et de complémentaire. C’est de la production musicale intelligente au sens le plus profond du terme.

Reed et la distance ironique

Lou Reed chante sur cet album avec la distance ironique qui est sa marque de fabrique. Il n’essaie jamais de « vendre » ses chansons de façon émotionnelle conventionnelle. Il les présente, les exhibe, les laisse exister dans l’espace créé par le groupe. Il y a quelque chose de théâtral dans cette retenue, une façon de suggérer plutôt qu’d’affirmer qui est l’opposé du rock typique de l’époque.

Cette position – celle de l’observateur qui participe mais maintient une distance critique – est héritée de la scène artistique new-yorkaise dont Reed est issu. Andy Warhol, les artistes de la Factory, cette façon de regarder le monde ordinaire avec l’oeil de l’anthropologue : Reed porte tout cela dans sa façon de chanter et de se tenir sur scène.

L’album qui a sauvé une carrière

Rock ‘n’ Roll Animal est sorti quelques mois après Berlin, l’album de 1973 que Reed considérait comme son chef-d’oeuvre et qui avait été reçu avec une indifférence commerciale décevante. Rock ‘n’ Roll Animal retrouve un public beaucoup plus large, atteignant le top 45 du Billboard 200. Il montre que Reed peut toucher un public rock grand public tout en restant fidèle à sa vision artistique. C’est un équilibre difficile qu’il n’atteindra plus jamais aussi parfaitement.

La note des passionnés

4,0 /5

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