1989 Album

New York

par Lou REED

4,0
Sortie 1989
Artiste Lou REED
Genres hard rock · proto-punk

Lou Reed regarde New York droit dans les yeux

Quatorze chansons, deux guitares, une batterie, et la ville la plus electrique du monde en toile de fond. Avec « New York », paru en janvier 1989, Lou Reed signe l’un des plus grands disques de sa carriere en solo, un retour aux sources rageur et lucide. L’ancien chanteur du Velvet Underground depouille tout, refuse les fioritures, et offre une chronique au vitriol de la Grande Pomme des annees Reagan, ses laisses pour compte, sa misere, sa beaute pourrissante.

Le parti pris est radical. Reed l’annonce sur la pochette, ce disque s’ecoute comme un livre, d’une traite, en une seule soiree. Pas de tube formate, pas de concession aux radios, juste des chansons sechement enregistrees, portees par le jeu de guitare aiguise de Mike Rathke et une rythmique minimale. Le son est rugueux, direct, sans artifice, a l’image du propos. Reed veut qu’on entende les mots, et les mots ici frappent fort.

Une chronique au scalpel

« Dirty Blvd » deroule le portrait glacant d’un gamin perdu dans la misere new yorkaise, « Romeo Had Juliette » transpose Shakespeare dans les rues sales de la ville, « Halloween Parade » rend hommage a la communaute gay decimee par le sida. Partout, le regard de Reed, ce melange unique de cynisme et de compassion, cette facon de dire l’horreur sans jamais la surligner. Il observe, il rapporte, il accuse, avec la precision d’un grand romancier et l’energie d’un rockeur.

Reed n’epargne personne, ni les politiques, ni l’Eglise, ni la societe qui ferme les yeux sur ses laisses pour compte. Mais sa colere n’est jamais gratuite, toujours nourrie d’un amour profond pour cette ville qui l’a faconne. « Dime Store Mystery », qui clot l’album, rend un hommage bouleversant a Andy Warhol, son mentor disparu, refermant le disque sur une note d’une gravite poignante. New York selon Reed, c’est l’enfer et le paradis melanges.

Ce qui frappe, c’est la modernite du propos plus de trente ans apres. Les fractures sociales que Reed decrit, la pauvrete, l’exclusion, l’indifference des puissants, n’ont rien perdu de leur actualite. Le disque sonne comme un reportage intemporel, un etat des lieux d’une societe malade que la musique, seule, peut encore regarder en face. Reed se fait journaliste, poete et procureur, dans une demarche d’une honnetete totale.

La presence de Maureen Tucker, batteuse du Velvet Underground, sur certains morceaux, ajoute une charge symbolique forte, comme un pont jete entre le passe glorieux et le present rageur. Reed n’a rien perdu de sa morgue ni de son talent, et « New York » prouve qu’a la cinquantaine, il restait l’un des auteurs les plus tranchants du rock, capable de dire son temps avec une acuite que peu de ses cadets atteignaient.

Salue comme un chef d’oeuvre tardif, « New York » reste l’un des disques les plus essentiels de Lou Reed. Depouille, lucide, furieux, il rappelle que le rock peut etre un art adulte, un outil de connaissance autant que de plaisir. A ecouter en entier, comme Reed le voulait, pour se laisser emporter par cette plongee sans concession au coeur d’une ville et d’une epoque. Un grand disque de poete en colere, plus necessaire que jamais.

Le poete de Manhattan

Lou Reed n’a jamais cesse d’etre le chroniqueur de New York. Depuis le Velvet Underground, ce groupe fondateur qui a influence des generations entieres malgre une carriere commercialement confidentielle, il documente la face sombre de la ville, ses marginaux, ses drogues, ses amours interdites. « New York » prolonge cette mission, avec la maturite et le recul d’un homme qui a survecu a ses propres exces et qui regarde desormais sa ville avec une tendresse desabusee.

Le depouillement du disque est un choix esthetique radical. A l’heure ou la production pop se gave de synthetiseurs et d’effets, Reed revient a l’essentiel, deux guitares qui s’entrelacent, une rythmique seche, sa voix parlee chantee. Cette austerite assumee donne au propos une force documentaire, comme si le chanteur refusait tout artifice qui viendrait edulcorer la realite qu’il decrit. La forme epouse parfaitement le fond.

« New York » a rappele a tous que Lou Reed restait l’un des plus grands auteurs du rock, capable de transformer le bitume et la misere en poesie pure. Salue par la critique comme l’un de ses meilleurs disques en solo, il a confirme que le vieux loup n’avait rien perdu de ses crocs. A ecouter comme on lit un grand roman urbain, pour la beaute cruelle de ses portraits et l’humanite qui affleure sous le cynisme.

Disque majeur d’une carriere immense, « New York » prouve qu’un grand artiste ne perd jamais sa lucidite ni sa colere. Lou Reed y signe l’un de ses testaments urbains les plus aboutis, une oeuvre qui resonne aujourd’hui avec une actualite troublante. A ecouter en entier, dans l’ordre, comme il l’a voulu, pour se laisser saisir par la verite crue de ses portraits. La marque indelebile d’un poete qui n’a jamais eu peur de regarder le monde en face.

La note des passionnés

4,0 /5

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New York