Jim et Caroline à Berlin
Octobre 1973. Lou Reed publie Berlin, son troisième album solo, et produit l’une des oeuvres les plus sombres, les plus intenses et les plus mal reçues dans l’histoire de la musique populaire. L’album raconte l’histoire de Jim et Caroline, un couple autodestructeur dans le Berlin de l’après-guerre, à travers des chansons qui décrivent la violence domestique, la prostitution, la dépendance aux drogues, la perte de la garde des enfants, et finalement le suicide de la femme. Ce n’est pas un sujet que la musique populaire traite habituellement. Et la façon dont Reed le traite, avec une froideur documentaire et une absence totale de jugement moral, est encore plus inhabituels.
Bob Ezrin produit l’album avec l’ambition d’un opéra rock. Les arrangements orchestraux d’Allan MacMillan ajoutent des cordes, des cuivres, des choeurs qui donnent à certains titres une grandeur mélodramatique qui amplifie l’horreur des situations décrites. Les guitaristes Steve Hunter et Dick Wagner jouent avec une économie et une précision qui font de chaque solo une phrase musicale chargée de sens. Reed chante avec sa voix la plus détachée, la plus clinique, en gardant une distance émotionnelle avec le matériau qui rend les chansons encore plus dérangeantes.
Caroline Says I et Caroline Says II sont deux moments clés de l’album. La première est de la perspective de Jim : il décrit sa violence envers Caroline avec une candeur qui glace le sang, non pas parce que Reed en fait l’apologie mais parce qu’il montre exactement comment quelqu’un peut rationaliser sa violence. La deuxième est de la perspective de Caroline : elle résiste, elle explique, elle essaie de maintenir une dignité dans une situation qui la détruit. La répétition du titre avec deux points de vue différents est un dispositif narratif puissant.
The Kids
The Kids est le moment le plus controversé et le plus douloureux de l’album. La chanson décrit la séparation des enfants de Caroline, et Ezrin a enregistré ses propres enfants en train de pleurer et de crier « Mommy! » pour les inclure dans le mix. Ce choix de production a choqué les critiques et les auditeurs : cette souffrance enfantine réelle utilisée comme effet sonore dans une chanson sur la séparation d’une famille dysfonctionnelle semble franchir une limite éthique. Ezrin en a parlé des décennies plus tard avec un malaise visible.
La presse musicale de 1973 a été unanimement négative. La critique du Rolling Stone, particulièrement sévère, parlait d’un album épuisant et sans intérêt. Les ventes ont été décevantes. Reed lui-même a dit que la réception de l’album l’avait profondément blessé. Il n’a pas rejoué ces chansons en concert pendant plus de trente ans.
La réévaluation est venue lentement. Dans les années 1990 et 2000, de nouvelles générations d’auditeurs ont découvert Berlin et reconnu en lui quelque chose d’unique dans l’histoire du rock : un album qui traite du mal ordinaire avec la gravité et la complexité qu’on réserve habituellement à la grande littérature. La comparaison avec Last Exit de Selby Jr. ou avec les romans de John Rechy n’est pas excessive.
La réhabilitation tardive
En 2006, Bob Ezrin et Lou Reed ont remonté Berlin en concert, avec un grand orchestre et des projections visuelles. Le spectacle a été filmé et publié en DVD. Pour Reed, c’était une façon de réconcilier avec une oeuvre qu’il avait longtemps eu du mal à défendre publiquement. Le concert était magnifique, et l’album qu’il célébrait s’était révélé, avec le temps, comme l’un de ses travaux les plus importants et les plus durables.
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