Sortie 1975
Artiste John CALE

Enregistrer deux albums la même année est une chose que beaucoup de musiciens font par nécessité contractuelle ou par peur du silence. Enregistrer deux albums la même année dont chacun est une oeuvre distincte et complète avec son propre caractère est une chose beaucoup plus rare. C’est ce que John Cale a accompli en 1975 avec « Slow Dazzle » et « Helen of Troy ». Si le premier est l’album de la réconciliation et de l’accessibilité relative, le second pousse dans une direction plus sombre, plus expérimentale, plus difficile à saisir au premier abord mais plus récompensante à mesure qu’on l’explore.

Le titre fait référence à la figure mythologique grecque dont la beauté a déclenché la guerre de Troie, mais Cale ne construit pas un album conceptuel autour de ce mythe. Le titre est plutôt une atmosphère, une façon d’annoncer que l’album va traiter de la beauté et de ses conséquences, de ce qui attire et de ce qui détruit, de l’espace entre le désir et la réalité. Ces thèmes traversent l’album sans jamais être expliqués explicitement, ce qui est la marque d’un artiste qui fait confiance à la musique pour dire ce que les mots ne peuvent qu’approcher.

« My Maria » ouvre l’album avec une intensité immédiate. Ce n’est pas le standard country que le nom évoque : c’est une chanson de Cale, tendue et urgente, avec un arrangement électrique qui crée une atmosphère de présence physique immédiate. La voix de Cale, moins polie que sur « Slow Dazzle », semble venir d’un endroit plus brut et plus direct, comme si l’enregistrement avait été fait en une seule prise dans un état de concentration totale.

« I Keep a Close Watch » est une reprise de John Hartford, compositeur et banjoïste américain dont la chanson originale est une déclaration d’amour fidèle et légèrement obsessionnelle. Cale en fait quelque chose d’entièrement différent : plus lent, plus ambigu, avec des arrangements qui transforment la simplicité de l’original en quelque chose de complexe et de multidimensionnel. La ligne entre la dévotion et l’obsession, dans la version de Cale, devient particulièrement floue, ce qui est probablement exactement ce qu’il cherchait.

« China Sea » est la pièce la plus expérimentale de l’album, celle qui montre le Cale le plus proche de ses racines d’avant-garde. Les textures sonores s’accumulent et se superposent, créant un espace musical qui rappelle certains des environnements sonores que La Monte Young créait dans ses performances des années soixante. Cale n’a jamais abandonné cet héritage, même quand il enregistrait des chansons pop : on l’entend dans la façon dont il traite le son comme une matière à sculpter plutôt que comme un simple support de mélodie.

Brian Eno apparaît sur plusieurs morceaux en tant que co-producteur et musicien. Sa présence donne à certains passages de l’album une dimension atmosphérique et texturale qui préfigure les développements de la musique ambient qu’Eno explorera dans les années suivantes. La collaboration entre Cale et Eno a été l’une des plus productives de la scène rock britannique des années soixante-dix : deux musiciens qui partageaient une vision de la musique comme art sonore total plutôt que comme simple chanson accompagnée.

« Cable Hogue » est une autre composition qui illustre la polyvalence de Cale en tant que compositeur. Elle part d’une structure rock conventionnelle et la transforme progressivement en quelque chose de plus complexe et de plus ambigu, avec des changements d’harmonie inattendus et des arrangements qui évoluent d’une section à l’autre de façon organique. C’est le genre de chanson que seul un musicien avec une formation classique peut écrire : la liberté harmonique vient d’une compréhension profonde des règles qu’on choisit de transgresser.

« Coral Moon » ferme l’album dans une beauté contemplative qui contraste avec l’urgence de l’ouverture. C’est Cale à son plus lyrique et à son plus apaisé, une chanson qui semble conclure quelque chose sans tout à fait expliquer quoi. Cette ambiguïté finale est caractéristique de l’approche de l’album dans son ensemble : « Helen of Troy » pose des questions et crée des atmosphères plutôt que de fournir des réponses ou des résolutions.

Les deux albums de 1975 de John Cale, « Slow Dazzle » et « Helen of Troy », forment ensemble l’un des diptyques les plus fascinants du rock des années soixante-dix. Ils montrent un artiste capable de se mouvoir entre l’accessibilité et l’expérimentation sans jamais sacrifier l’une à l’autre, un compositeur qui a autant à dire dans le format chanson que dans les territoires de l’avant-garde. Cinquante ans après leur parution, ces albums continuent de récompenser ceux qui prennent le temps de les écouter avec attention.

L’apport de Brian Eno à cet album mérite une attention particulière. En 1975, Eno est en train de développer les théories sur l’atmosphère et la texture sonore qui aboutiront à ses albums ambient des années suivantes. Son travail sur « Helen of Troy » avec Cale est l’un des laboratoires dans lesquels ces idées ont été testées. Les textures qu’il crée sur certains morceaux préfigurent directement « Discreet Music » et « Ambient 1 », et cette contribution silencieuse mais essentielle fait de cet album un document important dans l’histoire de la musique électronique autant que dans celle du rock.

La note des passionnés

4,0 /5

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Helen of Troy