The Velvet Underground
Le troisième album du Velvet Underground, sorti en mars 1969 sans titre sur la pochette si ce n’est le nom du groupe, est l’album le plus déroutant et peut-être le plus beau de leur discographie. Après les provocations du premier album et l’exploration sonique du deuxième, le Velvet Underground de 1969 produit quelque chose d’inattendu : de la tendresse. Des chansons douces, lentes, presque folk, habitées par une mélancolie d’une profondeur que personne n’avait anticipée.
Lou Reed, toujours le compositeur central, traverse une période créative d’une richesse exceptionnelle. Il écrit des chansons sur l’amour , l’amour simple, quotidien, l’amour qui vous empêche de dormir la nuit pas parce qu’il est dramatique mais parce qu’il est réel. « Pale Blue Eyes » est l’une des plus belles chansons d’amour jamais écrites dans le rock , sa construction harmonique simple, ses paroles directes et déchirantes, la voix de Reed qui ne cherche pas à impressionner mais à dire la vérité. On ne sait pas exactement à qui cette chanson est destinée, et c’est exactement ce qui la rend universelle.
Sterling Morrison et Moe Tucker , guitare et batterie , forment ici une section rythmique d’une légèreté parfaitement adaptée au nouveau registre du groupe. Tucker en particulier joue avec une douceur qui contraste radicalement avec la puissance bruitiste de « Sister Ray » sur l’album précédent. Ses balais sur caisse claire, ses coups de grosse caisse minimalistes, créent un espace d’une douceur qui aurait semblé impossible pour ce groupe il y a deux ans.
« What Goes On » est l’énergie rock de cet album , la seule chanson qui rappelle le Velvet de la première époque, avec son riff obsessif et sa durée hypnotique. Mais même ici, il y a une retenue, une économie de moyens qui distingue cette version du groupe de celle qui jouait « White Light/White Heat ». Le Velvet Underground de 1969 a appris à choisir ses notes.
« Beginning to See the Light » a une légèreté presque joyeuse qui surprend dans la discographie du groupe. Lou Reed qui se sent bien , c’était une rareté suffisamment grande pour mériter d’être documentée. Le riff de guitare, le tempo dansant, la voix détendue , c’est une chanson qu’on n’aurait pas su attendre du groupe qui avait chanté « Venus in Furs ».
Doug Yule, qui remplace John Cale sur cet album, apporte une douceur vocale et instrumentale différente de celle de Cale. Cale était acéré, angulaire, classiquement formé d’une façon qui introduisait des tensions dans la musique. Yule est plus doux, plus pop dans le bon sens, moins intéressé par le conflit. Cette différence change le son du groupe , certains fans l’ont déploré, d’autres l’ont accueilli comme une évolution naturelle. L’album fait les deux positions possibles : il est plus accessible et plus profond à la fois.
« I’m Set Free » est peut-être la chanson la plus déroutante , une promesse de liberation qui sonne comme une lamentation, un « je suis libre » qui ne convainc personne tant il semble fragile. Reed était un maitre de l’ambiguïté émotionnelle, de la façon dont les mots peuvent dire une chose et la musique en suggérer une autre. Cette ambiguïté est partout dans cet album et lui donne sa profondeur particulière.
L’album se vendra modestement à sa sortie , le Velvet Underground n’a jamais eu de succès commercial de leur vivant. Mais son influence a été considérable. « Pale Blue Eyes » sera reprise des centaines de fois. « What Goes On » passera à la radio des décennies après. Et la façon dont Reed aborde la chanson d’amour sur cet album , avec une honnêteté et une économie qui refusent les clichés romantiques , ouvrira une voie que des générations de singer-songwriters emprunteront.
Lou Reed quittera le Velvet Underground en 1970 pour une carrière solo qui produira Transformer et « Walk on the Wild Side ». Sterling Morrison mourra d’un lymphome en 1995. Moe Tucker, après des années d’absence, reviendra à la musique au début des années quatre-vingt-dix. Et cet album sans titre restera l’oeuvre la plus secrète et la plus précieuse de leur catalogue , le moment où le groupe le plus sombre du rock américain a appris à être tendre.
Cet album est souvent désigné comme le « Velvet Underground doux » , une étiquette réductrice mais qui dit quelque chose de vrai. La violence sonique des premiers albums est absente. Ce qui reste, c’est quelque chose de plus difficile à maintenir : la beauté simple. Lou Reed écrira plus tard, dans une interview, que cet album était son préféré de la discographie du groupe , le seul qu’il pouvait réécouter sans ressentir le besoin de changer quelque chose. Ce genre de satisfaction rare mérite d’être nommé.
La relation entre le Velvet Underground et Andy Warhol, leur manager et protecteur des premières années, était rompue depuis l’album précédent. Warhol avait été blessé quand ils l’avaient remercié. Cette rupture libère le groupe d’une image parfois plus lourde que productive , l’image du groupe cool de Factory, qui jouait dans des happenings et que les artistes citaient. Sans Warhol, ils devaient exister par leur seule musique. The Velvet Underground prouve qu’ils pouvaient très bien le faire.
Sterling Morrison, souvent l’oublié de la trinité Reed-Cale-Tucker, est ici au meilleur de son jeu. Son fingerpicking sur « Pale Blue Eyes » est d’une précision et d’une sensibilité qui prouvent que la simplicité technique n’est pas un manque de moyens mais un choix esthétique délibéré. Morrison a toujours préféré la note juste à la note brillante , et sur cet album plus que sur n’importe quel autre, ce choix produit ses fruits les plus beaux.
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