Sortie 1975
Artiste John CALE

John Cale est l’un des personnages les plus importants et les moins faciles à saisir de toute l’histoire du rock. Cofondateur des Velvet Underground avec Lou Reed à New York au milieu des années soixante, producteur de Nico, de Patti Smith et de l’Iggy Pop le plus sauvage, compositeur classique formé auprès de La Monte Young et Aaron Copland, arrangeur de cordes pour toute une génération d’artistes britanniques et américains : Cale appartient à ces musiciens dont la discographie raconte autant l’histoire de la musique que leur propre biographie. « Slow Dazzle » est l’un des moments les plus accessibles et les plus réussis de cette trajectoire complexe.

L’album est enregistré à Londres en 1975 avec une équipe de musiciens qui constituent à eux seuls un relevé de l’avant-garde britannique de l’époque. Phil Manzanera, guitariste de Roxy Music, est présent avec son jeu caractéristique qui mêle les textures électroniques et les mélodies rock dans un langage qui lui est propre. Chris Spedding, l’un des guitaristes de session les plus demandés de Londres, apporte une précision et une polyvalence qui permettent à l’album de changer d’atmosphère d’une chanson à l’autre sans jamais sembler incohérent. Brian Eno, l’autre transfuge de Roxy Music et futur architecte de l’ambient music, contribue à certains morceaux avec l’originalité qui caractérise toutes ses interventions.

« Mr. Wilson » est la pièce centrale de l’album, un portrait musical d’une beauté troublante. Cale chante au piano avec une économie de moyens qui dit plus que n’importe quelle démonstration de virtuosité : une mélodie simple, des harmonies qui tournent autour d’une résolution qui tarde à venir, et une voix qui porte le texte avec la conviction de quelqu’un qui parle d’expérience. C’est la chanson qui a convaincu les sceptiques que Cale était capable de vulnérabilité aussi bien que d’expérimentation radicale.

La reprise de « Heartbreak Hotel » d’Elvis Presley est l’un des moments les plus inattendus et les plus réussis de l’album. Cale prend ce standard de la fin des années cinquante et le reconstruit entièrement : plus lent, plus sombre, plus hanté que l’original, avec des arrangements qui transforment la chanson d’Elvis en quelque chose qui semble venir d’un endroit complètement différent. C’est un exercice de réappropriation qui illustre parfaitement l’une des thèses implicites de « Slow Dazzle » : les grandes chansons supportent n’importe quelle transformation parce qu’elles contiennent en elles-mêmes quelque chose d’invariant que la surface ne peut pas épuiser.

« Taking It All Away » et « Dirty-Ass Rock ‘n’ Roll » montrent une autre facette de Cale : plus direct, plus énergique, avec un son de guitare qui s’aventure du côté du rock le plus physique. Ces chansons n’ont pas la délicatesse de « Mr. Wilson » mais elles ont une vitalité et une urgence qui prouvent que Cale n’était pas que le musicien contemplatif et cérébral que certains de ses albums précédents auraient pu laisser croire.

« The Jeweller » est une composition qui illustre les racines de composition classique de Cale. La façon dont la mélodie est construite, dont les harmonies progressent, dont les instruments entrent et sortent du mix, dit quelque chose sur la formation musicale de cet homme : il a appris à écrire de la musique dans un contexte académique rigoureux, et cette formation informe tout ce qu’il fait, même quand il enregistre un album rock dans un studio londonien.

La production de « Slow Dazzle » est l’oeuvre de Cale lui-même, et elle porte sa marque. Il y a dans la façon dont les instruments sont enregistrés et mixés une attention au détail sonore qui va au-delà de ce que la plupart des producteurs de rock de l’époque considéraient comme nécessaire. Chaque texture a une raison d’être, chaque silence est aussi pensé que les notes qui l’entourent. Cette rigueur ne rend pas l’album froid ou distant : au contraire, elle crée un espace sonore dans lequel les émotions prennent une relief particulier.

« Slow Dazzle » occupe une place particulière dans la discographie de John Cale : c’est l’album qui montre le mieux comment réconcilier les différentes dimensions de sa personnalité musicale, le compositeur classique et le rocker d’avant-garde, le mélodiste accessible et l’expérimentateur radical. Cette réconciliation n’est pas complète ni définitive : Cale est fondamentalement un musicien de tensions plutôt que de synthèses. Mais sur cet album, ces tensions produisent quelque chose d’équilibré et de durable, un disque qu’on peut réécouter indéfiniment sans l’épuiser.

La capacité de John Cale à produire deux albums aussi différents et aussi réussis la même année dit quelque chose sur l’étendue de ses ressources créatives. Là où la plupart des musiciens auraient réservé leurs meilleures idées pour un seul disque, Cale a maintenu deux projets distincts à un niveau de qualité comparable. « Slow Dazzle » et « Helen of Troy » se lisent idéalement ensemble, comme deux faces d’une même personnalité artistique : l’une plus accessible et mémorable, l’autre plus expérimentale et exigeante. Cette dualité est le coeur de ce que Cale est en tant qu’artiste.

La note des passionnés

4,0 /5

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Slow Dazzle