Chelsea Girl
par NICO
Chelsea Girl, Nico (1967) : la prêtresse gothique du Velvet Underground en solo
Octobre 1967. Pendant que le monde entier baigne dans le flower power et les couleurs psychédéliques, une Allemande au visage de marbre et à la voix de glace sort un album qui sonne comme l’hiver permanent. Chelsea Girl, premier album solo de Nico, est un disque d’une beauté froide et tragique, un anti-Summer of Love qui annonce le post-punk, le gothique et tout ce que le rock produira de plus sombre dans les décennies suivantes.

Mannequin, actrice, muse, chanteuse
Christa Päffgen, alias Nico, née à Cologne en 1938, a été mannequin pour Vogue, actrice chez Fellini dans La Dolce Vita, égérie d’Andy Warhol à la Factory, et chanteuse imposée par Warhol au Velvet Underground sur leur premier album. Lou Reed la détestait, John Cale l’adorait, Warhol l’instrumentalisait. Elle était le fantôme glamour qui traversait le New York underground avec une grâce glaçante et un accent allemand à couper au couteau.
Je ne suis pas une chanteuse. Je suis une voix. C’est différent. Une chanteuse interprète. Moi, j’existe dans le son.
Chelsea Girl est un album de folk-rock chambriste, très loin du minimalisme radical que Nico explorera plus tard avec John Cale sur The Marble Index. Ici, les arrangements sont lush, avec des cordes et des flûtes ajoutées par le producteur Tom Wilson (le même qui avait électrifié Dylan sur Bringing It All Back Home). Nico détestera ces arrangements, les qualifiant de guimauve sucrée qui trahissait l’esprit de ses chansons. Elle n’avait pas entièrement tort, mais elle n’avait pas entièrement raison non plus : les cordes donnent à certains morceaux une dimension mélancolique supplémentaire qui fonctionne parfaitement.
Les songwriters au service de la reine de glace
L’album réunit un casting d’auteurs ahurissant. Bob Dylan fournit I’ll Keep It with Mine. Jackson Browne, alors adolescent et amant de Nico, écrit The Fairest of the Seasons, These Days et Somewhere There’s a Feather. Lou Reed contribue Wrap Your Troubles in Dreams et It Was a Pleasure Then. John Cale compose Winter Song. Et Nico elle-même signe Chelsea Girls, portrait impressionniste de la Factory et de ses créatures.
Fun fact bouleversant : These Days, écrite par un Jackson Browne de 16 ans, est l’une des chansons les plus mélancoliques jamais composées. Dans la voix de Nico, elle prend une dimension presque insupportable de tristesse. Un adolescent californien écrit sur la nostalgie et la perte, et une Allemande qui a traversé la guerre l’interprète avec la gravité d’une femme qui sait vraiment ce que signifie perdre. Le décalage crée quelque chose de magique.
La beauté comme malédiction
Nico était l’une des plus belles femmes de son époque, et cette beauté fut sa prison. On ne la prenait jamais au sérieux comme artiste. Elle était le visage, la muse, l’objet décoratif. Chelsea Girl est sa première tentative de prouver qu’il y avait une artiste derrière le visage, et la tentative est largement réussie, malgré les frustrations de production. Sa voix, monocorde et spectrale, n’est pas techniquement impressionnante, mais elle est immédiatement reconnaissable et profondément émouvante dans sa froideur même.
L’album est aussi le portrait d’un milieu, le New York de Warhol, du Chelsea Hotel, de Max’s Kansas City. Les personnages de la Factory défilent en arrière-plan : Edie Sedgwick, Gerard Malanga, Ondine. C’est une époque et un lieu capturés par une étrangère qui observe avec une lucidité glaciale.
Nico mourra en 1988 à Ibiza, à 49 ans, d’une hémorragie cérébrale après une chute de vélo. Sa vie avait été une succession de beauté, de tragédie, d’addiction et de musique de plus en plus radicale. Chelsea Girl est le moment le plus accessible de son parcours, la porte d’entrée vers un univers d’une noirceur fascinante. Commencez par ici. Et préparez-vous à ce que la suite soit beaucoup plus sombre.
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