Goodbye and Hello
par Tim BUCKLEY
Tim Buckley, Goodbye and Hello : Le Prophète Oublié du Folk Psychédélique
Il y a des artistes dont on parle trop peu et qui méritent qu’on hurle leur nom depuis les toits. Tim Buckley est de ceux-là. Mort à vingt-huit ans d’une overdose en 1975, laissant derrière lui une oeuvre d’une richesse vertigineuse et un fils, Jeff Buckley, qui allait lui-même mourir tragiquement à trente ans dans les eaux du Mississippi en 1997. Les Buckley, père et fils, sont peut-être les artistes les plus maudits de l’histoire du rock américain. Et leur musique est parmi les plus belles jamais enregistrées.
Goodbye and Hello, sorti en octobre 1967 sur Elektra Records, est le deuxième album de Tim Buckley. Il a vingt ans. Vingt ans et une voix qui couvre plusieurs octaves avec une facilité déconcertante, qui peut passer du murmure à l’explosion en une fraction de seconde, qui charrie des émotions que la plupart des chanteurs n’atteignent jamais de toute une carrière. Lenny Kaye, journaliste et futur guitariste de Patti Smith, écrira que Tim Buckley avait la voix la plus extraordinaire du rock américain. Ce n’est pas une hyperbole.

L’album est produit par Jerry Yester, membre des Lovin’ Spoonful, et les arrangements sont de Buckley lui-même en collaboration avec son parolier attitré, Larry Beckett. Car il faut mentionner Larry Beckett, souvent oublié dans l’histoire officielle. Beckett écrit des paroles d’une sophistication poétique inhabituelle pour la pop de l’époque. Des images surréalistes, des références littéraires, une langue qui cherche à décrire des états émotionnels pour lesquels le vocabulaire courant n’existe pas encore.
La Chanson Titre : Un Manifeste Générationnel
La chanson éponyme, Goodbye and Hello, est un long poème psychédélique de huit minutes qui oppose deux générations, deux visions du monde. La génération de la guerre, du conformisme, de la peur, et la génération nouvelle, celle de l’amour libre, de la paix, du refus des conventions. Buckley chante avec une conviction absolue. Il croit en ce qu’il dit. En 1967, tout le monde croit que le monde peut changer. Cette naïveté magnifique traverse tout l’album comme un fil d’or.
Mais ce qui distingue Buckley de la plupart de ses contemporains du folk psychédélique, c’est sa capacité à personnaliser l’universel. No Man Can Find the War, co-écrite avec Beckett, parle du Vietnam de façon oblique, sans jamais nommer le conflit, en décrivant l’incompréhension des proches face à un soldat revenu différent. C’est plus puissant que n’importe quelle diatribe anti-guerre directe. La douleur concrète, individuelle, est toujours plus forte que le slogan politique.
« Je voulais créer une musique qui n’existait pas encore. Pas du folk, pas du rock, quelque chose entre les deux et au-delà des deux. » Tim Buckley dans une interview à Crawdaddy Magazine, 1967.
Once I Was est peut-être la chanson la plus simple de l’album, et la plus dévastatrice. Un homme qui se souvient d’un amour passé, de ce qu’il était avant. La mélodie est minimaliste, la guitare acoustique à peine présente, et la voix de Buckley fait tout le travail. Cette façon qu’il a de monter sur les notes hautes sans forcer, comme si ça lui coûtait rien, comme si l’émotion était simplement là, disponible, attendant juste d’être libérée.
L’Excentrique de Hawthorne, Californie
Tim Buckley grandit à Hawthorne, Californie, la même ville qui a vu naître les Beach Boys. Mais là où Brian Wilson créait la bande son des plages ensoleillées et des voitures de sport, Buckley regardait le monde avec des yeux sombres et fascinés. Il découvre Joan Baez, Bob Dylan, les vieux bluemen du Mississippi. Mais aussi John Coltrane et la liberté formelle du jazz. Cette combinaison explosive va définir toute sa trajectoire artistique.
Elektra Records, le label qui signe Buckley, est en 1967 le foyer naturel des artistes folk les plus singuliers. Judy Collins, Phil Ochs, Tom Paxton. Mais aussi les Doors, que le label vient de signer et qui vont changer la définition du possible en pop music. Buckley s’inscrit dans cette tradition d’Elektra, qui valorise l’originalité sur la commercialité, l’intégrité artistique sur les compromis radiophoniques.
Son premier album, sorti quelques mois plus tôt, avait déjà impressionné la critique. Mais Goodbye and Hello est une progression fulgurante. Buckley a tout absorbé en quelques mois, les arrangements s’enrichissent, les chansons s’allongent, la voix s’explore. Phantasmagoria in Two est une valse presque classique dans ses harmonies, avec des cordes qui dialoguent avec la guitare acoustique dans un équilibre parfait. Carnival Song est un tourbillon de rythmes qui évoque les fêtes foraines et les angoisses qu’elles cachent.
Le Folk Psychédélique et ses Limites Repoussées
1967 est l’année du psychédélisme triomphant, mais Buckley arrive à ce mouvement par un chemin différent de la plupart de ses contemporains. Il n’a pas besoin de drogues pour atteindre des états altérés, ou plutôt ses drogues sont musicales : l’exploration de la voix humaine poussée dans ses derniers retranchements, les dissonances contrôlées, les changements de tempo inattendus.
Morning Glory est probablement la chanson qui illustre le mieux cette approche. Une mélodie qui semble simple mais dont l’harmonie recèle des surprises, une voix qui cherche constamment la note juste au-delà de la note évidente. David Crosby, qui deviendra quelques mois plus tard l’un des membres de Crosby, Stills and Nash, dira que Morning Glory est l’une des trois ou quatre chansons qui lui ont appris ce que la musique pouvait vraiment faire à quelqu’un.
Le père de Jeff Buckley n’a jamais vraiment connu son fils. Il quitte la famille quand Jeff n’a que deux ans. Jeff grandira avec l’ombre de ce père absent, entendra sa musique tardivement, sera à la fois fasciné et écrasé par cet héritage. Quand Jeff sort Grace en 1994, avec sa reprise déchirante de Leonard Cohen’s Hallelujah, on entend dans chaque inflexion vocale l’écho de Tim. Deux voix séparées par le temps et la mort, qui se répondent à travers le vide.
Goodbye and Hello est un disque qui mérite une écoute attentive, dans l’obscurité, sans distraction. Pas un disque de fond. Un disque de premier plan, qui exige votre présence totale en échange de vous donner la sienne. Tim Buckley n’est plus là pour vous l’offrir en personne. Mais l’enregistrement est là, aussi vivant qu’en octobre 1967, aussi urgent, aussi nécessaire. Certaines voix ne meurent jamais vraiment. Elles changent juste de support.
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