1972 Album

Greetings from L.A.

par Tim BUCKLEY

4,0
Sortie 1972

Tim Buckley, 1972. L’homme qui avait commencé comme folk singer délicat, dont la voix était capable d’escalader des octaves impossibles avec la légèreté d’un acrobate, décide de tout brûler. « Greetings from L.A. » est une rupture totale, une déclaration d’intention aussi nette qu’une ligne tracée dans le sable : d’un côté, tout ce que j’ai fait avant. De l’autre, maintenant.

Tim Buckley est né à Washington D.C. et a grandi à la frontière entre le folk et le jazz modal, ses premiers albums montrant un chanteur d’une sensibilité exceptionnelle, capable de rendre la complexité harmonique de la musique de Tim Hardin ou de Fred Neil avec sa propre signature inimitable. « Goodbye and Hello » en 1967, « Happy/Sad » en 1969, « Blue Afternoon » en 1969 : une progression vers un jazz vocal de plus en plus abstrait, une façon de traiter la voix comme un instrument de timbres plutot que comme un vecteur de narration.

Et puis « Starsailor » en 1970, un disque d’avant-garde absolue qui n’a presque rien à voir avec la chanson populaire. Les structures tonales sont dissoutes, la voix de Buckley s’y déploie en vocalises qui défient la notation musicale. Trop difficile pour le grand public. Trop distant pour ses fans d’origine. Un échec commercial total.

Face à cet échec, Buckley pourrait revenir à ce qui lui avait réussi. Il ne le fait pas. Il prend la direction opposée et plonge dans la chaleur charnelle du funk et de la soul. « Greetings from L.A. » est son disque le plus physique, le plus sexuel, délibérément provocateur avec ses textes qui n’évitent aucun sujet, aucune image corporelle. La voix qui explorait les espaces intersidéraux de « Starsailor » descend vers la terre, vers la chair, vers le groove.

« Move with Me » ouvre l’album sur une invitation directe dont le double sens n’est pas dissimulé. La section rythmique est grasse et présente, les arrangements cuivres rappellent Al Green ou Isaac Hayes, et la voix de Buckley qui avait servi à chanter des poèmes de Federico Garcia Lorca s’adapte avec une aisance déconcertante à ce matériau plus terrien.

« Get On Top » est la piece la plus explicite du disque, une celebration de la sensualité qui aurait choqué même si elle avait été chantée par un artiste soul black de l’époque. Venant d’un jeune homme blanc de Californie, c’est encore plus inattendu. Mais Buckley n’a jamais fait ce qu’on attendait de lui. C’est son mérite et sa croix.

La production de Jerry Goldstein est efficace, fonctionnelle, sans les fioritures de jazz vocal des albums précédents. L’équipe de musiciens qui entourent Buckley est solide : Lee Underwood, son collaborateur de longue date, reste à la guitare. Les sessionmen de Los Angeles fournissent le groove dont la direction nouvelle du disque a besoin. L’ensemble sonne comme un album funk de Los Angeles de 1972, ce qui est exactement son intention.

Les fans de la premiere heure de Buckley furent largement perdus. Ceux qui l’avaient suivi depuis « Goodbye and Hello » ne savaient plus quoi penser d’un artiste capable de passer de la délicatesse folk au funk explicite en quelques années. Mais Buckley n’avait jamais cherché à satisfaire ses fans existants. Il cherchait quelque chose, sans savoir exactement quoi, et cette recherche permanente était sa manière d’être musicien.

Tim Buckley mourra d’une overdose accidentelle d’héroïne et alcool en juin 1975, à vingt-huit ans, laissant une discographie qui couvre une décennie de mutations artistiques radicales. Son fils Jeff Buckley, qu’il n’a pratiquement pas connu, reprendra l’héritage de cette voix extraordinaire et deviendra lui-même une légende avant sa mort prématurée en 1997. Le destin tragique des deux Buckley forme l’une des histoires les plus douloureuses de la musique populaire américaine.

« Greetings from L.A. » n’est pas le meilleur album de Tim Buckley. C’est peut-être le plus courageux. La décision de tout recommencer, de nier ses succès d’estime pour explorer quelque chose de nouveau et de risqué, est une décision artistique qui demande une forme de courage que peu de musiciens sont prêts à montrer. Buckley l’a montré à plusieurs reprises au cours de sa courte carrière. « Greetings from L.A. » en est la démonstration la plus déroutante et la plus fascinante.

Ce que « Greetings from L.A. » révèle sur Tim Buckley c’est aussi sa relation ambivalente avec le succès et la reconnaissance. Il avait une voix que les critiques adulaient mais un public qui ne suivait pas. Chaque fois qu’il s’approchait de quelque chose d’accessible, il repartait dans une autre direction. Ce n’était pas de la provocation calculée : c’était la facon dont fonctionnait son esprit. « Greetings from L.A. » est le disque qui va le plus loin dans la direction opposée à ses débuts. Et même là, on reconnait la voix, ce phénomène acoustique si particulier, cette façon de tenir une note qui ressemble à nulle autre.

La note des passionnés

4,0 /5

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