1968 Album

The Songs of Leonard Cohen

par Leonard COHEN

4,0
Sortie 1968
Genres folk · folk rock · pop · songwriter

The Songs of Leonard Cohen, Leonard Cohen (1968) : un poète descend de sa montagne

Il y a des albums qui n’auraient jamais dû exister et qui pourtant changent tout. Leonard Cohen avait trente-deux ans quand son premier disque paraît en décembre 1967 aux États-Unis, début 1968 en Europe. Il n’était pas musicien de métier : il était poète, romancier, figure littéraire de Montréal admiré dans les cercles intellectuels du Québec et de la Grèce, où il passait des étés à écrire sur l’île d’Hydra. C’est la chanteuse folk Judy Collins qui a découvert ses textes et enregistré « Suzanne » la première, en 1966, ouvrant à Cohen les portes de l’industrie musicale américaine. John Hammond, le même producteur légendaire qui avait signé Bob Dylan, était sur le point de l’enregistrer avant de devoir se retirer pour des raisons de santé. C’est finalement John Simon qui prend la barre, et la relation entre les deux hommes sera orageuse, chacun ayant une vision radicalement différente de ce que doit être cet album.

La voix grave des catacombes

Cohen voulait quelque chose de nu, de dépouillé, voix et guitare acoustique, peut-être une légère contrebasse, rien d’autre. Simon avait d’autres idées, notamment des arrangements d’orchestre qu’il jugeait susceptibles de rehausser la grandeur des textes. Le combat entre les deux visions a laissé des traces : quand Cohen entend le résultat, il est furieux. Les orchestrations sur « Suzanne » lui semblent trop enflées, « Hey, That’s No Way to Say Goodbye » trop douce, certaines pistes trop basses dans le mix, et des batteries apparaissent sur des morceaux où il avait explicitement demandé le silence des percussions. Pourtant, malgré ces frictions, ou peut-être à cause d’elles, l’album trouve un équilibre fragile et parfait entre la fragilité de la voix de Cohen, baryton profond et légèrement hanté, et des arrangements qui restent finalement discrets.

« Suzanne » ouvre le disque avec sa métaphore du fleuve et de la femme mi-folle mi-sainte, Suzanne Verdal, épouse d’un sculpteur montréalais qui offrait du thé de Chine et des oranges au bord du Saint-Laurent à Cohen et à ses amis. « So Long, Marianne » est une lettre d’adieu à Marianne Ihlen, la Norvégienne rencontrée sur Hydra, l’une des grandes amours de la vie du poète. « Hey, That’s No Way to Say Goodbye » dit avec une politesse déchirante la fin des choses. Chaque chanson est une miniature narrative parfaite, un roman compressé en trois minutes, un monde entier dans un couplet. Cohen n’écrit pas des paroles : il grave des épitaphes pour des émotions que personne n’avait encore trouvé les mots pour nommer.

« Cohen et Simon clashaient sur tout : les arrangements, le mix, le tempo. Mais la tension de ce désaccord donne à l’album sa nervosité particulière, cette impression de quelque chose qui tient à un fil et qui tient magnifiquement. » (d’après Sylvie Simmons, Mojo, 2012)

L’album se vend modestement aux États-Unis, atteignant seulement la quatre-vingt-troisième place du Billboard 200. Mais en Europe, c’est une autre histoire : au Royaume-Uni, il passe près d’un an et demi dans les charts, atteignant la treizième place. La France est conquise immédiatement. Les Britanniques et les Européens reconnaissent dans la voix de Cohen quelque chose qui leur appartient aussi, une mélancolie cultivée, un sens du mot juste hérité d’une longue tradition littéraire. Cohen sera toujours plus apprécié en Europe qu’en Amérique du Nord, et c’est cette distance géographique entre l’artiste et son public naturel qui donne à toute son oeuvre cette dimension légèrement exilée, ce sentiment d’un homme qui chante depuis un endroit légèrement décalé du monde.

The Songs of Leonard Cohen a engendré une descendance incalculable. Jeff Buckley, Nick Cave, Rufus Wainwright, PJ Harvey : tous ont dit leur dette envers Cohen. « Hallelujah », qui ne viendra qu’en 1984, est déjà en germe ici, dans cette façon qu’a Cohen de marier le sacré et le profane, l’amour charnel et la quête spirituelle, l’humour discret et la tragédie absolue. En 1968, quand tout le monde criait, Leonard Cohen chuchotait. Et c’est pour ça qu’on l’entend encore si clairement aujourd’hui.

Leonard Cohen sur X

La note des passionnés

4,0 /5

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