Bringing It All Back Home
par Bob DYLAN
La genèse : un homme seul contre le monde, ou la naissance du rock électrique
Janvier 1965. Columbia Recording Studios, New York. Bob Dylan entre en studio avec une idée fixe et révolutionnaire : trahir. Trahir ses fans, trahir le mouvement folk, trahir Joan Baez, trahir Pete Seeger et sa longue tradition de guitare acoustique au service de la cause. Trahir, et en faisant cela, inventer quelque chose de complètement nouveau.

Bringing It All Back Home est le disque de la rupture. Côté A : des Stratocasters qui rugissent, une section rythmique qui pulse avec l’urgence du rock’n’roll, un son électrique qui va déclencher l’une des controverses les plus mémorables de l’histoire de la musique populaire. Côté B : Dylan seul, guitare acoustique et harmonica, comme pour dire « je n’ai pas complètement abandonné mes racines, je les ai juste électrifiées ».
Le titre lui-même est une déclaration d’intention. « Bringing It All Back Home », ramener tout ça à la maison. Quoi exactement ? Le blues américain, le rock’n’roll, la tradition afro-américaine que les Anglais (Beatles, Stones, Animals) sont en train de restituer aux Américains avec un profit scandaleux. Dylan dit : cela vient d’ici. Cela vient de chez nous. Et voici ma version.
Dylan a vingt-trois ans. Il a déjà sorti trois albums qui ont défini la folk revival. Il est l’icône du mouvement des droits civiques, la voix de la jeunesse protestataire, le poète qui a écrit Blowin’ in the Wind et The Times They Are A-Changin’. Et là, dans ce studio de Manhattan, il décide de tout plaquer pour suivre quelque chose que personne d’autre ne peut encore entendre.
Ce quelque chose, c’est le futur du rock. Et Dylan, avec une prescience qui frôle l’arrogance, l’a entendu avant tout le monde.
Les morceaux : une liturgie rock en onze épiphanies
L’album s’ouvre avec Subterranean Homesick Blueset c’est une déclaration de guerre. Pas de mélodie au sens conventionnel du terme. Pas de refrain accrocheur. Juste des mots qui défilent à la vitesse d’une mitrailleuse, une langue qui crépite comme un feu électrique, une anticipation du rap qui aurait lieu vingt ans plus tard. Ce n’est pas une chanson. C’est un manifeste. C’est l’annonce que les règles ont changé.
« Twenty years of schoolin’ / And they put you on the day shift », Dylan condense en deux lignes toute la critique de la société industrielle américaine que des sociologues s’échinent à développer en mille pages. C’est ce génie-là, cette capacité à dire l’essentiel avec une économie de mots qui stupéfie, qui fait de lui le plus grand lyriciste de sa génération.
She Belongs to Me montre l’autre Dylan, le Dylan romantique, le Dylan qui chante les femmes avec une tendresse qui contraste violemment avec la rage de Subterranean. Cette femme qui « never stumbles / She’s got no place to fall » est une déesse moderne, une Muse bardée d’ironie et de désir.
Maggie’s Farm« I ain’t gonna work on Maggie’s farm no more », est peut-être la meilleure chanson punk jamais écrite, dix ans avant que le punk existe. La rébellion contre le travail aliéné, contre l’obéissance aveugle, contre tous les Maggie’s Farm du monde capitaliste. Dylan chante ça avec une jubilation à peine contenue. On sent qu’il jubile d’avoir trouvé la formule.
Puis vient Mr. Tambourine Man. Si vous n’avez jamais entendu cette chanson, ce qui est impossible, puisqu’elle a été enregistrée par des centaines d’artistes dont les Byrds en ont fait un classique FM, imaginez : une invitation au voyage intérieur formulée dans un langage poétique qui doit autant à Arthur Rimbaud qu’à Woody Guthrie. « Take me on a trip upon your magic swirlin’ ship », Dylan convoque le fantôme du symbolisme français dans une chanson folk américaine. C’est de la contrebande culturelle de haute volée.
« Je n’écris pas des chansons pour les gens. J’écris des chansons pour moi. Si les gens les aiment, tant mieux. Si non, tant pis. Je ne suis pas ici pour satisfaire des attentes. »
Bob Dylan, 1965
Le côté B, acoustique, recèle ses propres trésors. It’s Alright, Ma (I’m Only Bleeding) est une tempête de conscience politique et existentielle, onze couplets d’une densité poétique absolue, où chaque ligne est une grenade dégoupillée. Gates of Eden plonge dans un symbolisme biblique personnel et opaque qui n’appartient qu’à Dylan.
Et It’s All Over Now, Baby Bluela chanson finale, l’adieu au monde ancien, est peut-être la plus belle de tout l’album. Dylan dit au revoir à quelque chose ou à quelqu’un (la folk music ? Joan Baez ? sa jeunesse ?), et il le fait avec une douceur déchirante qui rend le coup d’autant plus dur à encaisser.
Les coulisses : l’enregistrement qui a changé le monde en deux jours
Les sessions d’enregistrement d’Bringing It All Back Home sont parmi les plus rapides et les plus fructueuses de l’histoire du rock. Tom Wilson produit. Dylan arrive avec ses chansons, les musiciens se mettent en place, et les prises tombent avec une fluidité qui tient du miracle.
Paul Griffin au piano, Bobby Gregg à la batterie, John Sebastian à la basse et aux guitares, des musiciens de session new-yorkais qui comprennent immédiatement ce que Dylan cherche : du volume, de l’urgence, une énergie rock appliquée à des textes qui n’ont rien de rock. La tension entre le fond et la forme est précisément ce qui rend l’album si électrisant.
Joan Baez est présente lors des sessions. Leur relation amoureuse est en train de se terminer. Elle figurera d’ailleurs sur la pochette de l’album, étendue sur un divan dans la maison de Sally Grossman (épouse du manager de Dylan, Albert Grossman) à Woodstock. Cette photo, avec ses références Pop Art, ses livres empilés, la couleur criarde du manteau de Joan, est l’une des pochettes les plus riches sémantiquement de toute l’histoire du rock.

Le Newport Folk Festival de 1965, quelques mois après la sortie de l’album, sera le moment de vérité : Dylan monte sur scène avec un groupe électrique, et une partie du public le hue. Pete Seeger, apocryphe ou pas, aurait voulu couper les câbles électriques avec une hache. Dylan jouera quand même. Le monde ne sera plus jamais pareil.
L’héritage : le big bang dont tout le rock alternatif est issu
Il est impossible d’estimer l’influence d’Bringing It All Back Home sur les cinquante années de musique qui ont suivi. Ce disque a inventé simultanément le rock poétique, le folk-rock, le rock littéraire, et a donné aux musiciens la permission de ne plus choisir entre les idées et la distorsion.
Les Byrds l’ont lu comme un manuel. Roger McGuinn a immédiatement compris que Mr. Tambourine Man + une guitare Rickenbacker 12 cordes = une nouvelle grammaire musicale. Lou Reed l’a absorbé. Patti Smith a grandi avec. Elvis Costello, Bruce Springsteen, Tom Petty, tous ces enfants de Dylan qui ont ensuite nourri leur propre descendance.
On parle souvent de Highway 61 Revisited et de Blonde on Blonde comme des chefs-d’œuvre absolus, et ils le sont. Mais Bringing It All Back Home reste le moment de bascule, le point de non-retour. C’est ici que tout commence. C’est ici que Dylan décide que la musique populaire peut porter le même poids que la grande littérature. Et en décidant cela, il transforme à jamais ce qu’il est possible de faire avec une chanson.
Soixante ans plus tard, cet album continue de foutre le monde en l’air. Comme prévu.
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