1963 Album

The Freewheelin´ Bob Dylan

par Bob DYLAN

4,5
Sortie 1963
Artiste Bob DYLAN
Genres folk · songwriter

Greenwich Village, hiver 1963 : un garçon de vingt-deux ans réinvente le monde

Il y a des photographs qui valent tous les mots du monde. Celle-là, prise par Don Hunstein un matin de février 1963 dans Jones Street à Greenwich Village, montre un jeune homme maigre aux cheveux bouclés et une jeune femme accrochée à son bras. La neige a transformé les rues de New York en aquarelle grise et blanche. Ils avancent vers l’objectif, lui légèrement courbé contre le vent, elle blottie contre lui, et dans leurs yeux il y a quelque chose qui ressemble à l’amour et à l’avenir. Bob Dylan a vingt-deux ans. Sa petite amie s’appelle Suze Rotolo. Et l’album qui paraît le 27 mai 1963 sous le label Columbia Records va littéralement dynamiter les fondations de la musique populaire américaine.

Bob Dylan en 1963
Bob Dylan en 1963, Associated Press

The Freewheelin’ Bob Dylansecond opus d’un gamin venu de Hibbing, Minnesota, qui s’était rebaptisé lui-même en hommage à Dylan Thomas, n’est pas un disque. C’est une révolution portable. Treize chansons dont douze composées par Dylan lui-même, ce qui en 1963 constitue une anomalie radicale dans le monde du folk où l’on interprétait des traditionnels plutôt qu’on écrivait ses propres œuvres. Ce garçon de vingt-deux ans avait décidé, sans permission de personne, de changer les règles du jeu. Et il les a changées pour toujours.

Les morceaux phares : treize coups de génie

Blowin’ in the Windcomment parler de cet album sans commencer par là ? Cette chanson que Dylan aurait écrite en dix minutes dans un café de MacDougal Street est peut-être la plus grande question jamais posée sous forme de chanson. « How many roads must a man walk down before you call him a man ? », six syllabes qui contiennent toute la philosophie des droits civiques, tout le désespoir et tout l’espoir d’une génération. Peter, Paul and Mary l’enregistreront dans la foulée et en feront un hit mondial, mais la version de Dylan, nue, imparfaite, frémissante, reste la seule vraie.

A Hard Rain’s A-Gonna Falll’autre sommet absolu de l’album. Inspirée par la crise des missiles cubains d’octobre 1962 (Dylan croyait sincèrement que le monde allait finir), cette chanson-fleuve emprunte sa structure à la ballade traditionnelle écossaise Lord Randal pour construire quelque chose qui ressemble à une vision apocalyptique digne de William Blake. Chaque vers commence par « Oh, where have you been, my blue-eyed son ? » et ce qui suit est un catalogue éblouissant d’images surréalistes, politiques, poétiques, une forêt de symboles où se perdre avec délice.

Don’t Think Twice, It’s All Rightla rupture amoureuse racontée avec une économie de mots et une précision chirurgicale qui ferait pâlir n’importe quel romancier. « You just kinda wasted my precious time », sept mots qui disent tout d’une relation qui s’étiole. Masters of Warla charge anti-militariste la plus féroce jamais écrite par un homme de vingt-deux ans, un réquisitoire sans appel contre les marchands d’armes qui envoient d’autres mourir à leur place. Dylan s’y montrait tellement radical que certaines radios refusèrent de la diffuser.

« Je ne me considère pas comme un poète. Un poète c’est quelqu’un qui vit dans une tour d’ivoire. Moi je vis dans les rues, je lis les journaux, j’écoute les gens. Ces chansons ne viennent pas de moi, elles viennent du monde. Je ne suis que le conduit. »

Bob Dylan, interview de 1963

Coulisses et enregistrement : l’alchimie d’un studio Columbia

L’album a été enregistré en plusieurs sessions entre avril 1962 et décembre 1962 aux studios Columbia de New York, sous la direction du producteur John Hammondle même John Hammond qui avait signé Billie Holiday, Count Basie, et qui signera plus tard Bruce Springsteen. Hammond était un découvreur de génies doublé d’un homme qui savait se mettre au service de l’artiste. Avec Dylan, il avait compris qu’il fallait capturer l’immédiateté, la spontanéité, le feu, pas polir jusqu’à l’aseptisation.

La plupart des chansons furent enregistrées en une seule prise, parfois deux. Dylan arrivait en studio avec sa guitare acoustique, son harmonica, et ses chansons fraîchement composées. Il n’y avait pas d’orchestre, pas d’arrangements élaborés, pas de séances de surimpression. Juste la voix traînante et nasillarde d’un garçon du Minnesota qui avait décidé que la vérité valait mieux que la beauté, et qui, au passage, prouvait que la vérité pouvait être d’une beauté déchirante.

La première version de l’album, prête début 1963, contenait quatre chansons qui furent retirées à la dernière minute pour des raisons de droits et de politique commerciale, dont notamment Talking John Birch Paranoid Blues, censurée par la CBS après que Dylan refusa de la chanter au Ed Sullivan Show. Ce n’est que vingt-cinq ans plus tard que ces chansons disparues refirunt surface sur des bootlegs. Mais même amputé, même censuré, The Freewheelin’ reste un monument indestructible.

Joan Baez et Bob Dylan lors de la Marche sur Washington, 28 août 1963
Joan Baez et Bob Dylan lors de la Marche sur Washington, 28 août 1963, Photo : Rowland Scherman, NARA

Héritage et impact : la pierre angulaire du rock engagé

Difficile de surestimer l’impact de cet album. Les Beatles l’écoutèrent en boucle lors de leur tournée américaine de 1964, John Lennon a affirmé que Freewheelin’ l’avait convaincu que les musiciens pouvaient et devaient écrire leurs propres chansons. Sans Dylan, pas de Lennon-McCartney comme compositeurs dominants du rock. Sans Dylan, pas de songwriting comme forme d’expression artistique majeure. C’est aussi simple et aussi vertigineux que ça.

Blowin’ in the Wind est devenu l’hymne non officiel du mouvement des droits civiques, chanté lors de la Marche sur Washington le 28 août 1963, le jour même où Martin Luther King prononçait son « I Have a Dream ». Dylan était là, en chair et en os, à chanter sa chanson devant deux cent cinquante mille personnes réunies sur le Mall de Washington. Il avait vingt-deux ans. L’histoire avait choisi son troubadour.

Aujourd’hui, The Freewheelin’ Bob Dylan figure dans absolument tous les palmarès des plus grands albums de tous les temps. Il est classé dans le top 5 par Rolling Stone. Il est étudié dans les universités comme un texte littéraire. Il a inspiré des milliers d’artistes sur tous les continents. Et cette photo dans Jones Street, Suze Rotolo et Bobby Dylan marchant dans la neige de Greenwich Village, est devenue l’une des images les plus reproduites de toute l’histoire du rock. Pas mal pour un gamin du Minnesota qui dormait sur des canapés et mangeait des restes en 1961.

La note des passionnés

4,5 /5

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