1962 Album

If I Had a Hammer – Songs of Hope & Struggle

par Pete SEEGER

4,0
Sortie 1962
Genres folk

La genèse d’un cri : quand Pete Seeger forgea ses armes contre l’injustice

1962. L’Amérique frémit sous les premières bourrasques du mouvement des droits civiques, les fantômes du maccarthysme rôdent encore dans les couloirs du pouvoir, et un bonhomme d’à peine quarante-trois ans, mince comme un jonc, armé d’un banjo et d’une conviction de granit, décide de graver sur microsillon ce qui sera l’un des albums politiques les plus importants de l’histoire de la musique américaine. Pete Seeger, ce fils spirituel de Woody Guthrie, ce troubadour maudit qui avait subi la liste noire hollywoodienne pendant dix ans sans jamais courber l’échine, lâche sur Folkways Records un brûlot intitulé If I Had a Hammer, Songs of Hope & Struggle. Et rien, absolument rien dans la musique populaire américaine ne sera plus tout à fait pareil après ça.

Pete Seeger au banjo, portrait, années 1950
Pete Seeger et son banjo cinq cordes, photo Fred Palumbo, vers 1955

Car Seeger n’est pas un chanteur de folk dans le sens folklorique du terme, il est une arme. Chaque corde de son banjo à cinq cordes est tendue comme un arc prêt à décocher sa flèche dans le ventre complaisant de l’Amérique bien-pensante. Cet album de 1962 rassemble des chansons composées entre 1949 et le début des années soixante, toutes portées par une même urgence : nommer l’injustice, chanter la résistance, forger l’espoir quand tout conspire au désespoir. C’est le contexte de la Guerre Froide, des Rosenberg exécutés sur la chaise électrique, des bus ségrégationnistes du Sud, et Seeger chante, obstinément, rageusement, magnifiquement.

Les morceaux phares : un arsenal de la conscience

La chanson-titre, If I Had a Hammer (The Hammer Song), que Seeger avait co-écrite avec Lee Hays dès 1949 pour le Peoples Songs bulletin, ouvre l’album comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Le marteau, la cloche, la chanson, cette sainte trinité symbolique a quelque chose de biblique dans sa construction, une montée en puissance qui vous happe à la gorge dès les premières mesures. Seeger la chante seul, accompagné de son banjo, et c’est dans cette dénuement absolu que réside toute la puissance de la chanson : pas d’orchestre pour noyer le message, juste une voix et des cordes qui résonnent comme une prière laïque.

We Shall Overcomecar oui, la grande hymne du mouvement des droits civiques est là, dans sa version primitive, avant qu’elle ne devienne le chant universel de toutes les luttes. Pete Seeger en est l’un des principaux adaptateurs, ayant puisé dans un gospel gospel gospel du début du XXe siècle pour créer ce standard absolu de la résistance pacifique. À l’écouter sur cet album, sans la patine de la célébrité qui allait venir, elle touche différemment, plus brute, plus fragile, plus vraie.

Turn! Turn! Turn!tirée du livre de l’Ecclésiaste, mise en musique par Seeger en 1959, puis immortalisée par les Byrds en 1965, apparaît ici dans sa version originelle. Il y a quelque chose de vertigineux à entendre la source, avant toutes les reprises, avant le rock électrique, avant que la chanson ne devienne un classique radiofonique. Seeger la chante comme une confidence, pas comme un hit. Et c’est infiniment plus bouleversant.

« Je n’essaie pas de faire de la politique. J’essaie de dire la vérité. Et la vérité, en 1962, c’est que mon pays assassinait ses propres citoyens à coups de ségrégation et de peur. Ma seule arme, c’est cette chanson. »

Pete Seeger, cité dans une interview de l’époque

Coulisses et enregistrement : l’artisanat de la conviction

L’album fut enregistré avec la sobriété caractéristique du label Folkways Records de Moe Asch, le label le plus important de la musique folk américaine, celui qui avait aussi enregistré Woody Guthrie et Leadbelly dans leurs grandes heures. Pas de studio luxueux, pas de producteur vedette aux honoraires astronomiques. Juste un micro, un homme, un banjo, et parfois une guitare. Moe Asch croyait que le document sonore devait être authentique avant d’être beau. Pete Seeger partageait cette conviction jusqu’au bout des ongles.

Ce qui frappe à l’écoute de cet enregistrement, c’est la présence physique de Seeger. On entend le bois du banjo résonner, les cordes qui frisent légèrement, parfois même la respiration de l’homme entre deux vers. Il n’y a pas de distance entre l’artiste et l’auditeur. C’est une musique de corps à corps, une musique qui vous attrape par le col et vous regarde droit dans les yeux en vous demandant : « Et toi, qu’est-ce que tu fais contre l’injustice ? »

Seeger avait été blacklisté en 1950 par la Commission des activités anti-américaines et avait refusé de coopérer, invoquant le Premier Amendement. Pendant des années, ses enregistrements avaient été bannis des grandes radios. C’est en partie pourquoi Folkways fut son havre, un label indépendant qui se fichait éperdument des pressions politiques et commerciales. Cet album de 1962 paraît alors que Seeger est encore officiellement persona non grata sur les grandes chaînes de télévision américaines. Ce contexte donne à chaque chanson une charge supplémentaire : écouter Pete Seeger en 1962, c’était déjà un acte de résistance.

Héritage et impact : les graines d’un monde meilleur

L’impact de cet album se mesure à l’aune des générations qu’il a enflammées. Bob Dylan, qui débarquait tout juste à New York en 1961, a avoué des dizaines de fois l’influence centrale de Pete Seeger sur sa formation artistique et politique. Joan Baez, Bruce Springsteen, Ani DiFranco, ils ont tous bu à cette source. If I Had a Hammer a été reprise par Peter, Paul and Mary en 1962 dans une version qui deviendra un hit planétaire, portant le message de Seeger jusqu’aux oreilles de millions de personnes qui n’avaient jamais entendu parler du Smithsonian Folkways catalog.

We Shall Overcome est devenue l’hymne des manifestations de Birmingham en 1963, des marches pour les droits civiques, des protestations anti-Vietnam, et continue encore aujourd’hui à résonner partout dans le monde où des gens se lèvent contre l’oppression. Ce n’est plus seulement une chanson, c’est un monument de la conscience collective de l’humanité. Et sa première version enregistrée commercialement se trouve sur cet album.

Pete Seeger chante au Memorial Lincoln, Washington, 2009
Pete Seeger en concert au Lincoln Memorial, Washington D.C., janvier 2009

Pete Seeger aura attendu jusqu’en 2009, il avait alors soixante-dix ans, pour voir enfin Barack Obama chanter This Land Is Your Land de Woody Guthrie lors de l’inauguration présidentielle. Un moment où l’Amérique semblait tenir la promesse de toutes ces années de lutte. Seeger est mort en 2014, à quatre-vingt-quatorze ans, le banjo probablement encore dans les mains. Cet album de 1962 est son testament le plus intime, le plus urgent, le plus nécessaire, une leçon de courage musical qui n’a pas pris une ride.

La note des passionnés

4,0 /5

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