1960 Album

Joan Baez

par Joan BAEZ

4,0
Sortie 1960
Artiste Joan BAEZ
Genres folk

Il existe des voix qui traversent le temps sans vieillir. Des voix qui semblent appartenir à une autre dimension, trop pures pour ce monde de compromis et de bruit ambiant, trop précises pour se laisser distordre par les modes et les époques. La voix de Joan Baez est de celles-là. En 1960, quand Vanguard Records publie son premier album éponyme, elle a dix-neuf ans. Dix-neuf ans et une maîtrise vocale qui laisse les plus grands producteurs de l’époque sans voix. L’ironie est savoureuse. Joan Baez, la fille qui fera taire le monde, commence par rendre les autres muets d’admiration.

Genèse : Newport, la révélation et le choix de l’indépendance

L’été 1959. Newport, Rhode Island. Le premier Newport Folk Festival rassemble les gardiens du temple de la musique folk américaine, Pete Seeger, Odetta, The Kingston Trio. Et puis il y a cette jeune fille de dix-huit ans, invitée en guest par Bob Gibson, qui monte sur scène dans sa robe simple et commence à chanter Virgin Mary Had One Son. La salle retient son souffle. Ce n’est pas de la nostalgie, ni du revival. C’est quelque chose de totalement vivant, de dangereux même dans sa beauté.

Les maisons de disques se ruent sur elle. Columbia, le géant, lui fait les yeux doux. Mais Joan Baez n’est pas une fille qui se laisse acheter. Elle choisit Vanguard Records, un petit label spécialisé dans le jazz et la musique classique, fondé par des idéalistes qui ne transigent pas avec l’intégrité artistique. Ce choix, commercial absurde, artistique parfait, définit tout ce que sera sa carrière : une longue, magnifique obstination à ne jamais vendre ce qui ne peut pas s’acheter.

L’enregistrement a lieu dans l’appartement de Peter K. Siegel à Manhattan, et dans les studios de Vanguard. Fred Hellerman, guitariste des Weavers, prête sa deuxième guitare sur certains titres. Mais pour l’essentiel, c’est Joan seule : sa voix de soprano, sa Gibson, et des chansons qui ont des centaines d’années. L’album sort à l’automne 1960. Le monde ne sait pas encore ce qui l’attend.

« Joan Baez possède l’une des plus belles voix jamais enregistrées. Pure, cristalline, avec ce vibrato naturel qui donne l’impression que l’air lui-même chante avec elle. »

Robert Shelton, New York Times, 1961

Joan Baez chantant lors de la Marche sur Washington, 28 août 1963
Joan Baez lors de la Marche sur Washington pour les droits civiques, 28 août 1963. Photo : Rowland Scherman

Les morceaux : Treize chansons pour l’éternité

Treize chansons. Treize fragments du patrimoine folk américain, et quelques incursions dans le folk anglais et écossais, que Joan Baez s’est appropriés avec une autorité stupéfiante pour une artiste de son âge. Silver Dagger ouvre l’album sur une note de mélancolie tendue, une ballade traditionnelle sur une mère qui interdit à sa fille d’aimer, la guitare en fingerpicking, la voix haute et pure, et ce sentiment d’entendre quelque chose de très ancien devenu soudainement urgent.

House of the Rising Sunque la plupart des gens connaîtront quatre ans plus tard dans la version des Animals, est ici dans une version qui fait presque honte à toutes les reprises ultérieures. Pas de batterie, pas d’électricité, juste cette voix qui descend dans les profondeurs du chagrin et en remonte avec quelque chose d’inestimable. La tradition folk américaine dans ce qu’elle a de plus sombre et de plus beau.

All My Trials, Mary Hamilton, John Rileyces ballades ancestrales prennent dans la bouche de Baez une dimension presque sacrée. Elle ne chante pas des vieilles chansons. Elle leur rend leur vie, leur mordant, leur vérité première. El Preso Número Nueve, chanson mexicaine sur un condamné à mort, Baez la chante en espagnol avec une aisance naturelle qui trahit ses racines hispaniques, est peut-être le moment le plus bouleversant de l’album.

Coulisses : Le folk revival et la conscience politique

Il serait réducteur de n’entendre dans cet album que de la musique. Joan Baez, en 1960, est déjà politiquement consciente d’une manière que très peu de ses contemporains peuvent revendiquer. Son père, Albert Baez, est un physicien mexicano-américain qui a refusé de travailler sur les applications militaires de la physique nucléaire, acte de résistance morale d’une rare cohérence. Sa mère, Joan Bridge, est militante pacifiste. Dans cette famille, la conscience sociale n’est pas une posture : c’est une colonne vertébrale.

Quand Baez chante All My Trialsune berceuse des Bahamas sur la mort et la délivrance, elle ne chante pas seulement pour le plaisir des mots. Elle porte quelque chose. Un message que le folk revival, dans ses meilleures heures, a toujours su transmettre : la musique des sans-voix, des opprimés, des marginaux mérite d’être entendue. Mieux : elle mérite d’être criée depuis les scènes les plus visibles.

Vanguard, en acceptant de ne pas faire signer Baez à un grand label, lui a offert un luxe inestimable : le contrôle. Elle décide ce qu’elle chante, comment elle le chante, avec quel accompagnement. Dans une industrie musicale qui commence à se structurer autour des formules commerciales, c’est une liberté révolutionnaire.

Joan Baez et Bob Dylan lors de la Marche sur Washington, 28 août 1963
Joan Baez et Bob Dylan lors de la Marche sur Washington, 28 août 1963. Photo : Rowland Scherman

Héritage : La bibliothèque du Congrès et l’immortalité méritée

En 2014, soit cinquante-quatre ans après sa sortie, l’album Joan Baez est intégré dans le National Recording Registry de la Bibliothèque du Congrès américain, reconnu comme document sonore présentant une importance culturelle, artistique et/ou historique pour la société américaine. C’est l’équivalent sonore d’un classement au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Mais l’héritage de cet album se mesure surtout à son influence concrète sur la culture du XXe siècle. Sans Joan Baez, pas de Dylan, du moins, pas le Dylan qu’on connaît. C’est elle qui, en 1961, l’invite à monter sur ses scènes, lui offrant sa première vraie exposition nationale. C’est elle qui témoigne, par sa propre existence, qu’on peut être une musicienne folklorique et changer le monde. Joni Mitchell, Emmylou Harris, Tracy Chapman, elles lui doivent toutes quelque chose.

Et puis il y a cette voix. Cette voix que les années n’ont pas usée, que les combats politiques n’ont pas alourdie, que les déceptions et les victoires n’ont pas érodée. Soixante ans de carrière, et Joan Baez possède encore cet instrument d’une beauté formidable. Tout a commencé ici, sur ce disque de 1960, avec treize chansons et une guitare acoustique. Tout recommence à chaque écoute.

La note des passionnés

4,0 /5

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