1964 Album

The times they are a-changin´

par Bob DYLAN

4,5
Sortie 1964
Artiste Bob DYLAN
Genres folk · songwriter

L’hiver de la colère : Dylan prophète à vingt-deux ans

Il y a des disques qui arrivent au bon moment comme un couteau dans le beurre. Et puis il y a The Times They Are a-Changin’ de Bob Dylan, sorti le 10 février 1964, un disque qui n’arrive pas, qui surgit, qui percute, qui sonne le glas d’une certaine Amérique tranquille et bien-pensante. Robert Allen Zimmerman, fils d’un quincaillier de Hibbing, Minnesota, a vingt-deux ans. Il a déjà la sagesse d’un vieux prophète et la rage d’un révolutionnaire. Et il enregistre cet album dans une espèce de fureur calme, armé d’une guitare acoustique, d’un harmonica et de mots qui ressemblent à des pierres lancées contre les vitres du pouvoir.

C’est le troisième album de Dylan. Le premier était majoritairement des reprises folk. Le deuxième, The Freewheelin’ Bob Dylan, avait déjà explosé les compteurs avec « Blowin’ in the Wind ». Mais The Times They Are a-Changin’ va encore plus loin : c’est le premier Dylan entièrement composé d’originaux, entièrement tourné vers le présent politique et social, entièrement habité par ce sentiment que le monde est en train de basculer et qu’il faut être du bon côté du basculement.

Pochette de l'album The Times They Are a-Changin' de Bob Dylan (1964)
Pochette de The Times They Are a-Changin’ (Columbia Records, 1964)

Morceaux phares : la chronique d’un monde en révolution

La chanson titre s’ouvre avec ces mots qui sont devenus la phrase la plus citée de toute la décennie : Come gather ’round people, wherever you roam / And admit that the waters around you have grown. Six couplets d’une économie de moyens absolue, une montée inexorable, un refrain simple comme un coup de poing. Dylan dit aux politiciens, aux journalistes, aux parents, aux législateurs : le monde change, vous n’y pouvez rien, choisissez votre camp.

« The Ballad of Hollis Brown » est un chef-d’œuvre de réalisme tragique : la descente d’un fermier du Dakota du Sud vers le dénuement absolu, racontée sur un riff de guitare hypnotique qui tourne comme une roue de moulin. Sept couplets sans fioritures, sans morale facile, juste la descente aux enfers documentée avec la précision d’un journaliste et la grâce d’un poète.

« With God on Our Side » est l’attaque la plus frontale contre l’hypocrisie américaine jamais enregistrée dans le folk. Couplet après couplet, Dylan énumère les guerres que l’Amérique a menées « avec Dieu de son côté », les guerres indiennes, la guerre civile, la Première Guerre mondiale, la Deuxième, la Corée. Et à chaque fois : we were led to believe / we had God on our side.

L’album se clôt sur « Restless Farewell »presque une réponse aux critiques qui l’accusent déjà d’être trop politique, trop catégorisé, trop « protest singer ». Dylan prend congé de tout ça avec une dignité blessée : il refuse les étiquettes, revendique sa liberté. Prophétique : dans moins de deux ans, il aura branché sa guitare et laissé tomber les protestataires.

« Je n’ai pas voulu écrire des chansons de protestation. J’ai voulu écrire des chansons vraies. Et en 1963, les choses vraies étaient sombres, en colère, urgentes. L’Amérique était belle et terrifiante en même temps. »

Bob Dylan, Chronicles: Volume One
Bob Dylan en 1963, photo promotionnelle par Don Hunstein
Bob Dylan en 1963, photo promotionnelle de Don Hunstein

Studio A de Columbia, New York : l’automne 1963

Les sessions commencent le 6 août 1963 au Studio A de Columbia Records, 799 Seventh Avenue, Manhattan. Le producteur est Tom Wilson, ingénieux, patient, capable de laisser Dylan être Dylan tout en maintenant une cohérence sonore. Dylan enregistre vite, rarement plus de deux ou trois prises par chanson. Il n’aime pas s’attarder, n’aime pas peaufiner. La première version est souvent la bonne, ou du moins la plus vraie.

L’ambiance des sessions est celle d’un homme possédé. Dylan est en plein mouvement des droits civiques, il sera présent à la Marche sur Washington le 28 août 1963, quelques semaines à peine après avoir commencé l’enregistrement. Il a dîné avec Pete Seeger, chanté avec Joan Baez, écouté les histoires des syndicalistes et des activistes. Tout ça se retrouve dans la musique avec une densité d’information rare.

« The Times They Are a-Changin' » elle-même est enregistrée les 23 et 24 octobre 1963. La version du 24 devient la version définitive, légèrement plus lente, plus solennelle, plus monumentale. Tom Wilson comprend qu’il enregistre quelque chose d’historique. Il laisse le silence respirer autour de la voix et de la guitare. Il n’ajoute rien. Il ne soustrait rien. Il capture.

Héritage : le manuel du chanteur engagé

Soixante ans après sa sortie, The Times They Are a-Changin’ reste l’album de référence absolue du singer-songwriter engagé. Chaque génération le redécouvre au moment où elle en a le plus besoin. Il a été cité lors des manifestations contre la guerre du Vietnam. Lors des rassemblements des droits civiques. Lors du mouvement anti-apartheid. Lors des printemps arabes. Lors des marches pour le climat.

La chanson titre a été utilisée dans des dizaines de films et publicités, ce qui agace certains puristes. Mais Dylan lui-même s’en fiche, il a déclaré que ses chansons appartiennent à ceux qui les utilisent avec intelligence. Et la force de cette chanson est justement son universalité : elle parle à chaque génération qui sent que quelque chose est sur le point de changer.

En 2016, Bob Dylan reçoit le Prix Nobel de Littérature. Le comité cite explicitement sa capacité à « créer de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine ». The Times They Are a-Changin’ est cité parmi les œuvres fondatrices. Juste retour des choses pour un album que le monde a mis du temps à comprendre, mais qui n’a jamais cessé d’avoir raison.

Vingt-deux ans. Un harmonica. Une guitare acoustique. Des mots comme des pierres. Et un monde qui allait effectivement changer, pas toujours dans la direction espérée, mais changer quand même, irrémédiablement. Bob Dylan avait vu ce que les autres refusaient de voir. C’est ça, un prophète.

La note des passionnés

4,5 /5

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