The Basement Tapes
par Bob DYLAN
Il arrive que les enregistrements les plus influents d’une époque soient ceux que personne n’était censé entendre. « The Basement Tapes » de Bob Dylan et The Band a circulé sous forme de copie illégale pendant huit ans avant d’être officiellement publié en 1975. Pendant ces huit ans, les musiciens qui avaient entendu ces enregistrements les avaient partagés, copiés, recopiés, jusqu’à ce que des cassettes et des vinyles de quatrième ou cinquième génération se retrouvent dans les mains de Manfred Mann, de Peter, Paul and Mary, de Ian and Sylvia, qui en avaient enregistré les chansons avant que Dylan lui-même ne les publie. L’officialisation de 1975 n’est pas une révélation mais une confirmation : tout le monde savait déjà que ces enregistrements existaient. L’album dit simplement que maintenant, on peut en parler à voix haute.
L’histoire de l’enregistrement est l’une des plus fascinantes du rock. Au printemps 1967, Dylan s’est installé à Woodstock dans l’État de New York après une période de retrait public. The Band, qui s’appelait encore The Hawks et qui était le groupe d’accompagnement de Dylan depuis 1965, était installé dans une maison peinte en rose que tout le monde allait bientôt appeler « Big Pink ». Dylan venait tous les jours ou presque dans le sous-sol de cette maison, et ils jouaient ensemble : des vieilles chansons de country, de folk, de gospel, des compositions originales de Dylan, des expérimentations qui ne ressemblaient à rien de connu.
Ces sessions n’étaient pas enregistrées pour être publiées. Dylan avait besoin d’un espace de travail, d’un endroit pour explorer sans pression commerciale ni attentes critiques. Le matériel enregistré était destiné à fournir des démos à des éditeurs musicaux, des versions de référence pour les artistes qui voulaient reprendre ses nouvelles compositions. Ce qui s’est passé à la place, c’est que ces démos ont commencé à circuler, puis à se multiplier, et finalement à devenir l’un des plus célèbres bootlegs de l’histoire de la musique populaire.
« Million Dollar Bash » est l’une des compositions les plus immédiates de l’album, une chanson de fête légère et surréaliste qui montre Dylan dans un état d’esprit joueur et inventif. Les images sont délibérément absurdes, les rimes sont approximatives et joyeuses, et l’ensemble donne l’impression d’une chanson composée en improvisant, dans l’instant, sans plan préalable. C’est exactement ce que c’était.
« This Wheel’s on Fire », co-écrite avec Rick Danko de The Band, est l’une des compositions les plus sombres et les plus bibliques du lot. Elle deviendra l’indicatif de la série télévisée britannique « Absolutely Fabulous » des décennies plus tard, preuve que les grandes mélodies voyagent loin et longtemps. La version des Basement Tapes a une qualité brute et urgente qui contraste avec les reprises plus polies qui suivront.
« Tears of Rage », co-écrite avec Richard Manuel de The Band, est la pièce la plus directement émotionnelle de l’album. Manuel chante sur la version officielle avec une voix d’une beauté déchirante, et le texte de Dylan explore des thèmes de trahison et de déception intergénérationnelle avec une profondeur remarquable pour une chanson écrite en improvisant dans un sous-sol.
« You Ain’t Goin’ Nowhere » et « Nothing Was Delivered » sont des compositions qui ont été reprises par les Byrds avant même que l’album officiel existe. Roger McGuinn et les Byrds les avaient enregistrées sur « Sweetheart of the Rodeo » en 1968, contribuant à établir le country rock comme un genre viable. Dylan les avait réécrites légèrement pour l’album officiel de 1975, ce qui crée la situation paradoxale où la reprise des Byrds est plus proche de la version originale que la version « officielle » de Dylan.
The Band, de leur côté, a contribué plusieurs compositions à l’album : « Bessie Smith », « Tiny Montgomery » et d’autres chansons qui montrent que la collaboration avec Dylan avait déclenché une créativité collective qui allait au-delà des simples sessions d’accompagnement. Ces enregistrements sont aussi importants dans l’histoire de The Band que dans celle de Dylan.
« The Basement Tapes » dans sa version officielle de 1975 contient une sélection de vingt-quatre chansons sur les plus de cent qui avaient été enregistrées. C’est un aperçu d’un moment créatif extraordinaire, pas une édition complète de ce moment. En 2014, Columbia Records publiera une édition de six disques contenant la quasi-totalité des sessions. Mais en 1975, ces vingt-quatre chansons suffisent à montrer ce que Dylan et The Band avaient créé dans ce sous-sol de Woodstock : une musique qui n’appartient à aucune catégorie, qui n’essaie de ressembler à rien d’autre, qui existe dans sa propre logique avec une joie et une générosité qui traversent les décennies intactes.
La publication officielle des Basement Tapes en 1975 a eu un effet paradoxal : elle a à la fois satisfait ceux qui voulaient une version légale de ce qu’ils connaissaient déjà en bootleg et frustré ceux qui savaient que le matériel disponible représentait une petite partie de ce qui avait été enregistré. Cette frustration a alimenté pendant des décennies une culture de collectionneurs et d’archivistes qui ont cherché à constituer le portrait le plus complet possible de ces sessions. Elle a aussi contribué à faire de Woodstock 1967 l’un des moments les plus mythiques de l’histoire du rock, un endroit et un instant où quelque chose d’irremplaçable a été créé dans la spontanéité et l’abandon.
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