Sortie 1974
Artiste Neil YOUNG

Malgré le succès planétaire de « Harvest », Neil Young s’enfonce dans une période difficile. Touché moralement, il se fait sombre et sa maison de disque refuse tout bonnement en 1973 le contenu de l’album « Tonight’s the Night ». L’artiste reçoit de mauvaises critiques de concerts, se sent incompris du monde entier… et enregistre ce formidable album.

La trilogie du désespoir

Les historiens du rock appellent ça « The Doom Trilogy » : « Time Fades Away » (1973), « On the Beach » (1974), « Tonight’s the Night » (sorti en 1975 mais enregistré avant « On the Beach »). Trois albums enregistrés dans une période de deux ans, tous marqués par la mort d’amis proches, le désenchantement post-Woodstock, l’effondrement d’un certain idéal hippie. Danny Whitten, le guitariste de Crazy Horse, est mort d’une overdose en novembre 1972, juste avant une tournée. Bruce Berry, roadie et ami, est mort lui aussi. Neil Young les a vus partir et il n’a pas pu faire autrement que d’écrire sur ça.

« On the Beach » est peut-être le plus maîtrisé des trois. Là où « Tonight’s the Night » est chancelant, ivre de sa propre douleur, « On the Beach » est lucide. Young y parle de lui-même avec une distance cruelle : « Though my problems are meaningless / That don’t make them go away. » Il s’observe de l’extérieur, voit le succès de « Harvest » comme une prison dorée, et choisit délibérément de s’en éloigner.

Revolution Blues et l’ombre de Manson

« Revolution Blues » est la chanson la plus troublante de l’album. Young connaissait personnellement Neil Young-le-musicien et Neil Young-l’adepte-de-Manson ne se sont jamais rencontrés dans la réalité, mais Young avait croisé la famille Manson en Californie. La chanson imagine la violence depuis l’intérieur, avec une guitare abrasive qui tranche dans la chanson comme une lame. David Crosby et Graham Nash jouent sur le disque mais refuseront d’interpréter « Revolution Blues » en concert, jugeant la chanson trop glauque pour être chantée sur scène.

« Ambulance Blues », qui ferme l’album, dure neuf minutes et ne ressemble à rien d’autre dans la discographie de Young. Une longue méditation folk, presque sans accompagnement, où il règle ses comptes avec les critiques, avec son époque, avec lui-même. Le titre fait référence à l’hôpital de Toronto où Young a été soigné enfant. Il y a dans cette chanson quelque chose d’une lettre écrite sans destinataire précis, une confidence livrée à qui voudra l’entendre.

Neil Young en concert
Neil Young, le troubadour canadien qui a su transformer sa douleur en oeuvre d’art

L’album que Reprise ne voulait pas

« On the Beach » reste longtemps indisponible en format numérique. Young refuse pendant des années d’autoriser sa sortie en CD, un choix artistique qui ressemble fort à un défi lancé à l’industrie musicale. L’album ne sera disponible en CD qu’en 2003, puis en streaming encore plus tard. Cette rareté artificielle contribue à sa légende : « On the Beach » devient un objet de désir pour les collectionneurs, une introduction à la « période noire » de Young pour les initiés.

Avec Ben Keith à la pedal steel guitar, Tim Drummond à la basse, et Ralph Molina à la batterie, Young enregistre « On the Beach » en quelques semaines à Criteria Studios à Miami et au ranch Broken Arrow en Californie. La production est délibérément terne, délavée, comme une photographie trop longtemps exposée au soleil. C’est un disque qui a chaud et qui a peur en même temps, un disque qui préfigure le rock americana des années 1980, et qui reste, cinquante ans après, l’une des réponses les plus honnêtes jamais données à la question : « Comment allez-vous ? »

La note des passionnés

4,5 /5

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On the Beach