Neil Young arrive en 1969 avec un premier album solo qui ne ressemble à rien de ce que ses contemporains font. Après Buffalo Springfield, le groupe folk-rock qu’il avait co-fondé avec Stephen Stills et Richie Furay, Young prend une direction plus personnelle, plus sombre, plus orchestrée. Le résultat , un album de dix chansons produit par Jack Nitzsche et David Briggs , est une oeuvre d’une ambiance particulière, mélancolique et cinématographique, qui positionne immédiatement Young comme un artiste à part.
Jack Nitzsche, qui avait travaillé avec Phil Spector comme arrangeur avant de devenir compositeur de musiques de films, apporte sur cet album une sensibilité orchestrale qui donne aux chansons de Young une richesse de texture inhabituelle dans le folk-rock. Les cordes, les cuivres, les choeurs , tout est utilisé avec discernement, pas pour remplir le son mais pour approfondir l’émotion déjà présente dans les chansons.
Neil Young joue de la guitare acoustique et électrique avec sa façon caractéristique , un legato mélodique à l’acoustique, des solos pentatoniques à l’électrique qui ne cherchent pas la technique mais l’expression. Sa voix de ténor haut, légèrement voilée, avec ce vibrato rapide qui est sa signature immédiatement reconnaissable, est déjà parfaitement formée sur ce premier album.
« The Loner » est le morceau le plus rock de l’album , une guitare électrique puissante, une batterie solide, et Young qui chante le portrait d’un solitaire avec une sympathie qui ressemble à de l’autobiographie. Cette chanson préfigure ce que Young fera avec Crazy Horse , un rock plus direct, plus brut, plus physique que le reste de cet album.
« I’ve Been Waiting for You » est peut-être la composition la plus aboutie de l’album , une chanson d’amour d’une intensité douce-amère qui montre Young déjà capable de créer des mélodies inoubliables avec les moyens les plus simples. Cette chanson sera plus tard reprise par David Bowie sur son album Pin-Ups en 1973, qui montrera comment une bonne chanson peut traverser les frontières stylistiques sans perdre sa substance.
« Here We Are in the Years » et « Last Trip to Tulsa » montrent un Young poète qui utilise les images de l’Amérique rurale , les routes, les villes petites, les paysages vastes , comme un écrivain de fiction utiliserait ses décors : non pas comme décoration mais comme révélateurs de l’intérieur de ses personnages. Cette capacité à faire parler le paysage sera l’une des grandes constantes de son oeuvre.
L’album n’a pas le succès commercial que Buffalo Springfield avait laissé espérer , trop sombre, trop orchestré, pas assez rock pour les fans de rock, pas assez folk pour les fans de folk. Young lui-même trouvera rapidement que la direction de cet album n’est pas celle qu’il veut poursuivre , la lourdeur orchestrale lui pèse, il voudra quelque chose de plus direct.
Ce quelque chose de plus direct, il le trouvera avec Crazy Horse et l’album Everybody Knows This Is Nowhere, sorti la même année. Ces deux albums de 1969 , le premier orchestral et personnel, le second électrique et direct , posent les deux pôles entre lesquels Young oscillera toute sa carrière : l’introspection acoustique et l’explosion électrique. Ce premier album est le pôle introspectif dans sa forme la plus pure.
Young a maintenant plus de cinquante ans de carrière derrière lui , l’une des plus longues et des plus riches du rock. Et ce premier album reste un document essentiel : celui d’un artiste qui arrivait dans le monde avec une vision déjà complète, une voix déjà formée, une façon de voir les choses qui n’avait besoin que de trouver son public.
La période Buffalo Springfield avait confronté Young à une création collective où ses idées devaient coexister avec celles de Stephen Stills , une coexistence souvent productive mais parfois conflictuelle. Ce premier album solo est l’occasion de s’affirmer seul, de créer sans négocier. L’ambition orchestrale de Nitzsche lui permet d’explorer des directions que le format rock ne permettait pas toujours.
Ce premier album est aussi un album de nostalgie , pour le Canada, pour l’enfance, pour des paysages et des relations qui appartiennent à un passé qui s’éloigne. Young a toujours eu un rapport particulier à la nostalgie , non pas comme sentiment paralysant mais comme carburant créatif. Ses plus grandes chansons sont des cartographies de ce qui a été perdu et de ce qui reste, et cette cartographie commence ici.
La musique de jeunesse de Young , le rock des années cinquante, la country des prairies canadiennes, le folk que Bob Dylan avait transformé , est audible dans les structures mélodiques de cet album. Mais Young n’imite pas : il digère et récrée dans son propre langage, un langage qui sera immédiatement reconnaissable comme le sien.
L’album est aussi un document sonore de Los Angeles à la fin des années soixante , des studios d’enregistrement qui avaient vu passer les Beach Boys et les Byrds, maintenant occupés par un Canadien qui n’avait pas encore trouvé son public américain. Young enregistrera ses meilleurs albums dans ces studios et à Broken Arrow Ranch, sa propriété au nord de San Francisco, où il installera plus tard un studio personnel.
Young retournera vers la formule orchestrée de cet album par intermittence , On the Beach et Comes a Time ont des moments d’une douceur similaire. Mais c’est l’électricité brute de Everybody Knows This Is Nowhere qui deviendra sa marque principale aux yeux du public. Cette hiérarchie entre les deux Young est peut-être une injustice , l’album doux mérite autant d’attention que le version électrique, même si elle est moins spectaculaire.
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