1966 Album

Buffalo Springfield

par BUFFALO SPRINGFIELD

4,0
Sortie 1966

La naissance d’un mythe californien

L’automne 1966, Hollywood. Deux Canadiens errants croisent la route de trois Californiens dans un parking de Sunset Strip. Stephen Stills cherche des musiciens. Neil Young cherche un avenir. Richie Furay est juste content d’etre la. De cette rencontre improbable nait Buffalo Springfield, le groupe dont la breve existence va poser les bases de tout ce que la Californie du rock va produire pendant les deux decennies suivantes.

L’histoire du premier album eponyme commence dans le chaos administratif. Le contrat avec Atco Records est signe en avril 1966. Les sessions s’etirent sur plusieurs mois entre les studios Gold Star et Columbia de Los Angeles. Le producteur Charles Greene et Brian Stone, habituellement associes aux productions plus commerciales de la cote ouest, se retrouvent avec du materiau beaucoup plus rugueux et ambitieux qu’ils ne l’avaient anticipe.

Neil Young contre Stephen Stills, premier round

Des le depart, Buffalo Springfield est gouverne par une tension creatrice entre ses deux poles magnetiques. Stephen Stills, solide, lyrique, ancre dans le rhythm and blues et la folk, et Neil Young, instable, eclectique, hanpte par des visions qui ne ressemblent a rien de connu. Sur ce premier album, Stills domine numeriquement, mais Young impose sa singularite avec une brutalite tranquille.

« For What It’s Worth » n’est pas sur la version originale de l’album. Le 45 tours sort en janvier 1967, apres que la chanson a ete ecrite en une nuit par Stills, inspire par les emeutes du Sunset Strip de novembre 1966. La police charge des centaines de jeunes qui protestaient contre le couvre-feu impose aux clubs de la rue. Stills observe la scene, rentre chez lui, et pond en quelques heures l’un des hymnes antimilitaristes les plus cites de l’ere Vietnam. Atco exige que la chanson remplace « Baby Don’t Scold Me » sur les pressages ulterieurs de l’album. Le titre reste associe aux images des manifs anti-Vietnam alors qu’il parle au depart d’une altercation locale avec des flics de Los Angeles.

Neil Young apporte « Nowadays Clancy Can’t Even Sing », une chanson ecrite quand il avait dix-sept ans au Canada. Furay chante parce que Young juge sa propre voix trop instable pour l’enregistrement. Resultat bizarre et magnifique: la voix de quelqu’un d’autre sur les mots les plus personnels du groupe. Young apporte aussi « Flying on the Ground Is Wrong » et « Burned », qui etablissent d’emblee son registre particulier: la melodie douce sur le fond d’inquietude permanente.

Un groupe de scrap metal qui devient or

Le nom Buffalo Springfield vient d’un rouleau compresseur stationne devant leur appartement de Fountain Avenue. La marque du fabricant etait gravee sur le flanc de la machine. Stills ou Young, selon les versions, a leve les yeux et vu le futur nom du groupe. C’est tout. Pas de concept, pas de manifeste, juste un engin de chantier qui passe au bon moment.

La section rythmique forme par Dewey Martin a la batterie et Bruce Palmer a la basse donne au groupe son assise. Palmer, autre Canadien, est un musicien naturellement inventif dont le jeu restera sous-evalue par l’histoire. Dewey Martin, lui, vient des Dillards, un groupe de bluegrass, et sa sensibilite aux contre-temps donne a l’ensemble une souplesse qu’on ne trouve pas chez les groupes strictement rock de l’epoque.

L’album alterne entre des chansons pop construites (« Go and Say Goodbye » de Stills, qui ouvre le disque avec une legerete trompeuse) et des moments plus sombres, plus tordus. « Out of My Mind » de Young est une plongee dans l’anxiete pure: la voix tremble, la guitare tournoie, et on comprend qu’on est face a quelqu’un qui ne va pas composer comme les autres. « Pay the Price » de Stills conclut l’album avec une grandeur discretement dramatique.

La fugacite comme programme

Buffalo Springfield n’existe qu’entre 1966 et 1968. Deux ans. Trois albums. Un groupe dont chaque membre va partir vers une carriere solo ou collective qui redefinira le rock americain. Stills rejoint Crosby et Nash. Young part dans sa direction propre et inimitable. Furay fonde Poco. La basse n’est pas un groupe, c’est une ecole preparatoire pour quelque chose de plus grand.

Ce premier album, sorti en decembre 1966, passe presque inapercu dans les bacs. Les ventes sont modestes. La presse ne s’enflamme pas. Et pourtant quelque chose se passe dans les marges. Les musiciens de Los Angeles ecoutent. Les producteurs prennent note. L’idee qu’on peut melanger folk acoustique, guitare electrique rugueuse, harmonies vocales complexes et textes qui parlent du monde reel commence a se repandre comme une graine dans le vent. Ce que Buffalo Springfield plante en 1966 fleurira pendant vingt ans.

Le disque a ete remasterise plusieurs fois, enrichi de sessions alternatives. Mais la version originale, avec ses imperfections et ses sons legerement crus des studios de 1966, reste la bonne. On entend les hommes penser en jouant. On entend Young decider sur le vif d’aller ailleurs. On entend Stills essayer de tout tenir ensemble. C’est un document humain avant d’etre un monument culturel.

— Discographie —

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