Buffalo Springfield Again : Quand Neil Young, Stephen Stills et Richie Furay Inventaient l’Amérique
Il y a des groupes qui sont plus grands que la somme de leurs membres. Et puis il y a Buffalo Springfield, où la somme des membres dépasse toute définition connue de la grandeur. Neil Young. Stephen Stills. Richie Furay. Trois compositeurs d’exception, trois voix distinctes, trois visions musicales incompatibles à terme, mais qui coexistent sur Again, sorti en novembre 1967, dans une tension créative qui produit l’un des albums les plus importants de la décennie.
La légende de Buffalo Springfield commence par une rencontre improbable sur Sunset Strip. Neil Young et Richie Furay se croisent dans un embouteillage à Los Angeles en avril 1966. Young est dans un corbillard noir, son vieux véhicule de tournée. Furay le reconnaît, saute de sa voiture, stoppe la circulation. Ils décident de former un groupe sur le trottoir. Stephen Stills les rejoint, apportant avec lui une ambition démesurée et un talent de guitare qui couperait le souffle à n’importe quel professionnel. Dewey Martin à la batterie, Bruce Palmer à la basse. Buffalo Springfield est né.

Le premier album est sorti début 1967 avec le single For What It’s Worth, composition de Stills inspirée des émeutes sur Sunset Strip en novembre 1966. Cette chanson devient l’hymne d’une génération, sa ligne d’ouverture, « There’s something happening here / What it is ain’t exactly clear », citée et re-citée dans chaque documentaire sur les années soixante qui se respecte. Mais Again est différent. Plus ambitieux, plus complexe, plus divisé aussi. Les tensions internes du groupe sont palpables dans chaque chanson.
Neil Young Contre le Monde
Sur Again, Neil Young signe cinq des onze titres, et chacun d’eux est une déclaration d’indépendance artistique. Mr. Soul, qui ouvre l’album, est une réponse directe à Satisfaction des Rolling Stones, utilisant la même structure de riff mais pour parler de la pression du succès, de l’identité artistique menacée par la célébrité. Young avait dix-neuf ou vingt ans quand il a écrit ça. La lucidité de cette chanson sur les mécanismes de la starification est stupéfiante pour quelqu’un de cet âge.
Expecting to Fly est peut-être la chanson la plus belle que Neil Young ait jamais composée, et il a composé beaucoup de belles chansons. Un arrangement orchestral luxuriant, une mélodie qui monte et descend comme une respiration, des paroles qui parlent de rêves impossibles avec une douceur déchirante. Young a enregistré cette chanson séparément du reste du groupe, avec l’arrangeur Jack Nitzsche, celui qui avait travaillé avec Phil Spector sur le Wall of Sound. Le résultat est une œuvre à part entière, qui n’appartient à aucun genre précis mais qui appartient à la grande musique tout court.
« Expecting to Fly est peut-être la chose la plus parfaite que j’aie faite. Je ne sais pas d’où ça vient. Ces choses-là viennent de quelque part que je ne contrôle pas. » Neil Young, Archives 2009.
Broken Arrow, qui clôt l’album, est une suite en trois parties qui préfigure toutes les ambitions rock progressives qui vont émerger dans les années suivantes. Young y inclut des bruitages de concert, des changements de tempo radicaux, des ruptures narratives. C’est un jeune homme qui teste les limites de la forme chanson et qui n’est satisfait par aucune d’entre elles. Cette insatisfaction permanente est la marque du génie selon moi.
Stephen Stills, l’Autre Géant
Ce serait une erreur de réduire Again à Neil Young. Stephen Stills est à égale hauteur sur ce disque, avec une approche diamétralement opposée. Là où Young est introspectif, mélancolique, quasi mystique dans ses compositions, Stills est extraverti, funkeux, ancré dans le groove et l’énergie physique de la musique.
Bluebird est peut-être la meilleure démonstration des capacités de Stills. Plus de sept minutes dans sa version longue, une structure qui alterne sections acoustiques délicates et explosions électriques furieuses. La guitare de Stills dialogue avec celle de Young dans des duels qui ne sont pas sur l’album mais qu’on devine, qu’on entend en creux, entre les notes. Ces deux-là ne pouvaient pas se mettre d’accord sur grand-chose, mais quand ils jouaient de la guitare ensemble, quelque chose de presque surnaturel se produisait.
Rock and Roll Woman est un hymne. Stills l’a écrite en quarante-cinq minutes, dit-il, un soir où il attendait que la fille dont il était amoureux lui téléphone. Elle n’a pas appelé. Lui, il a écrit un standard. Ce sont les mystères de la création musicale : la frustration romantique devient parfois de la magie sonore.
Richie Furay, troisième compositeur du groupe, apporte sa propre sensibilité country-folk avec A Child’s Claim to Fame, une satire à peine voilée des ambitions d’un certain David Crosby, si l’on en croit les ragots de l’époque. Les groupes de rock des années soixante adoraient s’envoyer des messages codés dans les paroles. C’était leur façon de se disputer en public tout en maintenant les apparences de la bonne entente.
La Dissolution Annoncée
Buffalo Springfield se sépare en mai 1968, quelques mois seulement après la sortie d’Again. Les raisons sont multiples : les problèmes légaux de Bruce Palmer avec les autorités de l’immigration canadienne, l’ego surdimensionné de Stills et Young qui ne peuvent pas coexister dans le même espace, la pression des labels qui veulent du commercial alors que le groupe veut de l’expérimental. Et l’ambition de chacun, qui déborde de toute part.
Ce qui sort de la dissolution est extraordinaire. Neil Young entame une carrière solo qui le mènera à Harvest, à After the Gold Rush, à des dizaines d’albums indispensables. Stephen Stills rejoint David Crosby et Graham Nash pour former Crosby, Stills and Nash, puis Crosby, Stills, Nash and Young quand Neil reviendra. Richie Furay fonde Poco et contribue à définir le country-rock. Chaque membre de ce groupe est, individuellement, un artiste majeur de l’histoire du rock américain.
Mais Again reste unique. C’est le disque d’un groupe en train d’éclater, et cette tension est palpable dans chaque sillon. Les styles s’affrontent, les visions s’entrechoquent, et de ces collisions naît une musique qui ne ressemble à rien d’autre. Le rock américain de la côte ouest, le folk électrique, la country psychédélique, tout est là, condensé en quarante minutes d’une richesse époustouflante.
Quand on demande à Neil Young quel est son album préféré de Buffalo Springfield, il répond invariablement Again. Non pas parce que c’est le meilleur techniquement, mais parce que c’est là que tout était possible encore, là que les promesses n’avaient pas encore été trahies par la réalité. Il y a une magie dans les albums enregistrés au bord du gouffre, quand tout le monde sait que quelque chose se termine mais que personne ne veut le dire à voix haute. Cette magie-là, Buffalo Springfield Again en est plein à ras bord. Et elle ne s’évaporera jamais.
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