Neil Young, février 1972. L’album le plus vendu de l’année aux États-Unis. Le numéro un des charts pendant deux semaines. Un disque qui transforme un musicien respecté en star populaire. Et Neil Young détestera ça. Pas l’album lui-même, mais ce que le succès implique, cette position confortable qu’il s’est jurée d’éviter toute sa vie.
« Harvest » commence avec « Out on the Weekend », et la lap steel de Ben Keith pose immédiatement le ton : quelque chose de rural, de large, de mélancolique, une Amérique profonde qui n’existe peut-être que dans l’imagination mais qui est reconnaissable à la première note. Neil Young chante avec cette voix si particulière, ce ténor fragile qui semble constamment sur le point de se briser et qui ne se brise jamais tout à fait.
« Heart of Gold » est devenu l’une des chansons les plus reconnues de la musique américaine, et c’est justement ce qui pose un problème à son auteur. C’est une chanson simple. Trop simple peut-être pour un artiste qui cherche toujours le bord, la friction, le malaise productif. Elle lui vaudra son seul numéro un américain. Elle jouera à la radio pendant des décennies. Et Young, voyant dans ce succès une forme de compromis involontaire, se détournera de la facilité de « Harvest » pour aller chercher les zones sombres dans « Tonight’s the Night » et « On the Beach ». « Heart of Gold » est belle comme une traîtresse.
Mais derrière cette beauté accessible se cachent des morceaux d’une profondeur considérable. « The Needle and the Damage Done » est l’une des plus bouleversantes chansons sur la drogue jamais écrites. Young l’a composée en pensant à Danny Whitten, le guitariste de Crazy Horse, qui était en train de se perdre dans l’héroïne. Whitten mourra d’une overdose en novembre 1972, quelques mois après la sortie de l’album. La chanson était déjà un requiem avant même que le drame se produise.
« Old Man » est adressée à Louis Avila, le gardien du ranch Broken Arrow que Young venait d’acheter en Californie. « Old man, look at my life, I’m a lot like you were. » Deux hommes à des étapes différentes de la même route, et Young qui reconnaît dans le vieux gardien quelque chose de lui-même, ou de ce qu’il deviendra. La chanson est portée par James Taylor à la guitare acoustique et Linda Ronstadt aux choeurs, deux noms qui donnent une idée de la qualité du casting de cet album.
La Stray Gators est le groupe de session recruté pour l’occasion : Crosby Stills Nash sont là sur certains titres, James Taylor sur d’autres. L’enregistrement s’est fait en partie à Quadrafonic Sound Studios à Nashville, en partie au ranch Broken Arrow, et en partie au London Coliseum avec le London Symphony Orchestra pour « A Man Needs a Maid » et « There’s a World ». Ces deux morceaux orchestraux sont les plus controversés du disque : certains les trouvent grandioses, d’autres pompeux. Young lui-même a admis qu’ils n’avaient peut-être pas leur place sur le même album que « Old Man ».
« Alabama » est une chanson politique directe, une réponse à l’Alabama décrit par les musiciens du Muscle Shoals sound qui l’entourent, mais aussi un regard acéré sur les contradictions de l’Amérique ségrégationniste qui n’a pas encore tout à fait accepté les lois civiques de la décennie précédente. Lynyrd Skynyrd répondra deux ans plus tard avec « Sweet Home Alabama », une réfutation point par point qu’on a souvent lue comme une attaque contre Neil Young, mais qui est en réalité un débat entre deux visions différentes du Sud américain.
« Harvest » a été enregistré après une opération du dos qui a forcé Neil Young à jouer assis, à calmer ses ardeurs électriques, à se concentrer sur l’acoustique et l’intimité. Cette contrainte physique a peut-être été la meilleure chose qui pouvait lui arriver en 1972 : elle l’a conduit vers une simplicité qu’il n’aurait pas cherchée autrement.
Les musiciens de Nashville que Young a réunis pour les sessions méritent d’être nommés : Kenny Buttrey à la batterie, Tim Drummond à la basse, Jack Nitzsche aux claviers et à la guitare acier, Ben Keith à la pedal steel. Ce groupe, qu’il appellera les Stray Gators, était aussi bon que n’importe quel groupe de studio américain de l’époque, et leur sensibilité country-rock s’accordait naturellement avec les compositions acoustiques de Young. On entend à quel point ils se comprennent mutuellement dans l’espace laissé entre chaque note : un silence de musiciens qui savent quand ne pas jouer.
Après le succès de « Harvest », Young aurait pu continuer dans cette veine. Il aurait pu fabriquer des albums accessibles, bien produits, populaires. Il a fait exactement l’inverse. « Time Fades Away » la même année est un album live chaotique et difficile. « On the Beach » et « Tonight’s the Night » en 1974 sont des explorations sombres de la perte et de la dissolution. Il a volontairement quitté le chemin facile que « Harvest » avait ouvert, parce que le chemin facile n’est pas ce qui l’intéresse. Neil Young a toujours préféré le fossé à la route.
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