Il faut connaitre Neil Young pour comprendre Fork in the Road. Pas le Neil Young des anthologies, le vieux sage de Harvest Moon ou le genie de Harvest. Le vrai Neil Young, celui qui passe ses week-ends a reparer des locomotives a vapeur dans son ranch de Broken Arrow en Californie, celui qui a finance pendant vingt ans une ecole pour enfants handicapes avec ses droits d’auteur, celui qui considere l’ingenierie comme une forme d’art aussi legitime que la musique. Quand cet homme-la decide, aux alentours de 2007, de convertir sa Lincoln Continental de 1959 – une voiture qui pese deux mille cinq cents kilos et mesure cinq metres quarante – pour qu’elle roule aux biocarburants, c’est une obsession au sens clinique du terme qui s’empare de lui. Le projet s’appelle Lincvolt. Il va l’occuper des annees. Et il va en faire un album concept que personne n’avait demande, dans le plus pur style Young : brut, inegal, personnel, obstine, indifferent au marche et aux attentes, entierement habite par une conviction qui transcende les questions de qualite commerciale ou de reception critique. Fork in the Road est le journal de bord de Lincvolt. C’est aussi, dans sa laideur revendiquee, l’un des disques les plus honnetes de la discographie tardive de Young.
Lincvolt : L’Obsession Qui Devient Musique
La Lincoln Continental de 1959 que possede Neil Young n’est pas n’importe quelle voiture. C’est l’un des plus beaux exemples de design automobile americain de l’ere Eisenhower : aillerons, chrome, longueur phenomenale, moteur V8 d’une sobriete ecologique zero. La convertir pour qu’elle roule aux biocarburants et a l’electricite represente un defi d’ingenierie considerable, un paradoxe esthetique fascinant et une declaration politique claire : l’Amerique ne devrait pas avoir a choisir entre sa culture materialiste – incarnee dans ses voitures de legende – et sa survie ecologique. Young ne veut pas qu’on abandonne les belles voitures. Il veut qu’elles roulent proprement. Cette vision, apparemment simpliste, contient en realite une critique sophistiquee du discours environnemental dominant qui associe ecologie et renoncement, style de vie vert et sacrifices esthetiques. Young refuse ce faux dilemme. Et il le refuse avec un moteur V8 converti, ce qui est d’une coherence ironique tout a fait dans son caractere de polemiste direct et de technicien passionne. L’album Fork in the Road transpose cette obsession en musique : chaque chanson tourne autour du voyage, du carburant, de la route, de la technologie, de l’Amerique traversee a cent kilometres-heure dans une voiture qui ressemble a un croiseur de l’espace venu d’une autre epoque.
Lo-Fi Assume : Une Esthetique de la Rugosit
Ce qui frappe immediatement a l’ecoute de Fork in the Road, c’est la rudesse deliberee de la production. Young a enregistre la plupart des titres rapidement, avec son groupe habituel Crazy Horse ou en configuration plus depouillée, en privilegiant systematiquement la prise directe sur le polissage studio. Les guitares sont enregistrees avec une distorsion qui mord, les percussions resonnent dans des espaces trop grands, les voix ont parfois des reflets de compresseur visible a l’oreille attentive. Tout cela est voulu. Young a toujours ete un ennemi de la perfection studio, un defenseur de l’imperfection comme vecteur de l’emotionnel authentique. Sa theorie, souvent exprimee en interviews, est que les erreurs et les rugosites d’un enregistrement sont la ou se cache la vie reelle : retirer les imperfections, c’est retirer l’humanite du document sonore. Fork in the Road pousse cette philosophie a son extreme : c’est l’album le moins ponce de sa carriere depuis les sessions des annees soixante-dix avec Crazy Horse, un disque qui semble avoir ete enregistre en temps reel, au fil des pensees, sans censure ni reconsideration posterieure. Cette approche ne plait pas a tout le monde, et les critiques ont globalement ete tiedesou severes, mais elle correspond exactement a ce que Young voulait exprimer : l’urgence, la necessite, l’immediatete d’une prise de position sur un sujet qui lui importait profondement.
Les Themes Environnementaux dans la Musique de Young
Young chante l’ecologie depuis les annees soixante-dix, bien avant que le mot transition energetique entre dans le vocabulaire commun. After the Gold Rush, en 1970, contenait deja des visions apocalyptiques de planete devastee. Comes a Time en 1978 avec ses images pastorales d’une Amerique rurale fragilisee portait une conscience environnementale rare pour l’epoque. Dans cette continuite, Fork in the Road s’inscrit comme un episode plus militant, plus direct, presque pamphletaire dans son approche. Des titres comme When Worlds Collide, Fuel Line ou Get Behind the Wheel sont des chansons politiques au sens premier : elles defendent une position, argumentent pour un choix, cherchent a convaincre. Young n’est jamais aussi a l’aise que lorsqu’il croit en quelque chose avec une intensite qui le rend presque comique aux yeux des cyniques. Cette sincerite naive est sa plus grande force et sa plus grande faiblesse en meme temps. Elle produit ses meilleures oeuvres comme Ohio ou Rockin’ in the Free World, et parfois ses plus laborieuses. Fork in the Road oscille entre les deux extremes sans jamais toucher le fond, parce que Young ne joue jamais faux sur le plan emotionnel.
Le Bilan : L’Honnete Inegalite
Personne ne pretendra que Fork in the Road est le grand disque de Neil Young. Ce n’est pas Harvest, ce n’est pas Tonight’s the Night, ce n’est meme pas Ragged Glory. Ce sont des titres inegaux, une production qui rebute au premier abord, des textes qui manquent parfois de cette densite poetique qu’on attend du Young classique. Johnny Magic, probablement le meilleur titre de l’album, est une belle chanson de route qui tient ses promesses energetiques. Light a Candle a une simplicite apaisante qui desarme les critiques. Get Behind the Wheel est du rock garage honnete et efficace. Mais plusieurs titres mid-tempo peinent a depasser le stade de la demonstration de principe. Ces reserves etant faites, il faut reconnaitre a Fork in the Road une qualite rare : il dit exactement ce qu’il veut dire, de la facon dont il veut le dire, sans concession a personne. Young a soixante-trois ans a la sortie du disque. Il a une fortune considerable. Il n’a besoin ni de l’approbation de la critique ni des ventes pour vivre confortablement. S’il fait cet album c’est parce qu’il croit en ce qu’il dit avec la meme conviction que quand il avait vingt-cinq ans. Et cette conviction, meme dans un disque imparfait, illumine chaque sillon. Dans le paysage du rock 2009, ou tant d’artistes etablis produisaient des disques calibres pour plaire au plus grand nombre, l’obstination de Young a etre lui-meme jusqu’au bout constitue en soi une forme heroique de fidelite artistique qui merite d’etre saluee a sa juste valeur.
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