Sortie 1969
Artiste Bob DYLAN

Avril 1969. Bob Dylan sort un album country. La presse rock new-yorkaise s’étouffe. Les fans de Bleecker Street font la grimace. Les critiques qui avaient érigé Dylan en prophète de la contre-culture cherchent leurs mots pour expliquer que l’oracle s’est trompé. Et Dylan, paisiblement installé dans sa maison de Woodstock avec sa femme Sara et leurs enfants, chante des chansons d’amour en voix de crooner et joue de la guitare country avec Johnny Cash. C’est Nashville Skyline, et c’est l’une des meilleures choses qu’il ait jamais faites.

Le contexte est important. Dylan sort d’une période de silence quasi total depuis son accident de moto en 1966. Il a publié John Wesley Harding en 1967 , austère, biblique, country , et ce disque avait déjà signalé un tournant. Mais Nashville Skyline va beaucoup plus loin dans la direction country, jusqu’à enregistrer à Nashville avec les musiciens de session de la ville , Charlie Daniels, Pete Drake, Charlie McCoy , et à inviter Johnny Cash en duo sur « Girl from the North Country ».

Le plus grand choc de l’album, pour ceux qui suivaient Dylan depuis 1962, c’est sa voix. Cette voix de prédicateur nasal, cette voix de protesta singer abrasive et provocatrice, a disparu. À sa place, une voix douce, veloutée, presque romantique , une voix qui pourrait passer sur une radio country du Tennessee sans faire sourciller personne. Dylan avait arrêté de fumer entre John Wesley Harding et Nashville Skyline. Il l’affirme lui-même comme explication. La transformation est si radicale que certains n’y croient pas.

Mais la voix ne change pas l’écriture, et l’écriture sur Nashville Skyline est d’une beauté simple et radicale. « Lay, Lady, Lay » est peut-être la chanson d’amour la plus directe que Dylan ait jamais écrite , pas de métaphores compliquées, pas de symboles à décoder, juste une invitation tendre et sensuelle dont la simplicité est le message lui-même. « I Threw It All Away » est déchirant dans son économie : quelques vers, une mélodie de waltz country, et une douleur qui ne demande pas à être expliquée.

« Girl from the North Country » avec Johnny Cash est le moment le plus touchant de l’album. Les deux légendes chantent ensemble une chanson que Dylan avait écrite sept ans plus tôt , et il y a dans leur dialogue vocal quelque chose d’émouvant au-delà de la musique elle-même. Deux hommes de la même tradition américaine, arrivés à Nashville par des chemins différents, se reconnaissant dans la même chanson.

Bob Johnston, le producteur, est l’homme qui a convaincu Dylan d’enregistrer à Nashville. Il avait déjà produit Blonde on Blonde et connaissait les musiciens de session de la ville comme sa poche. Sa stratégie est simple : mettre Dylan dans une pièce avec les meilleurs musiciens country du monde et le laisser faire. Le résultat est une évidence.

« Tonight I’ll Be Staying Here with You » clôt l’album avec une joie simple et directe qui semble dire : j’ai 27 ans, j’ai une femme et des enfants, une maison dans les bois de l’État de New York, et ce soir je reste là où j’ai envie d’être. Pour un homme qui avait passé les cinq années précédentes à fuir , fuir le rôle de porte-parole, fuir la presse, fuir les exigences de la contre-culture , c’est une déclaration d’une profondeur considérable.

Sur X : @bobdylan

Les critiques rateront l’album à l’époque, déçus de ne pas trouver ce qu’ils cherchaient. Mais les auditeurs, eux, l’adoptèrent chaudement , « Lay, Lady, Lay » fut son plus grand hit pop depuis longtemps. Et rétrospectivement, Nashville Skyline apparaît comme l’un des tournants les plus importants de sa carrière : le moment où Dylan décida que la réinvention permanente était sa seule fidélité possible, que changer de peau était sa façon de rester lui-même.

Kris Kristofferson, qui était à Nashville comme homme à tout faire chez Columbia Records pendant ces sessions, gardera longtemps le souvenir de Dylan en studio : « Il n’avait pas l’air de travailler. Il arrivait, il chantait, il repartait. Et chaque chose qu’il chantait était parfaite. » Parfaite dans sa façon particulière, profondément humaine, jamais impressionnante , juste vraie.

La session avec Johnny Cash mérite qu’on s’y attarde. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps , Cash avait été l’un des premiers à défendre Dylan sur son propre show télévisé en 1969, invitant le jeune singer-songwriter rebelle devant son audience country. Leur amitié musicale est réelle, pas construite pour les relations publiques. Sur « Girl from the North Country », ils improvisent légèrement par rapport à la structure originale, et ce léger flottement est précieux , on entend deux hommes qui jouent ensemble parce qu’ils en ont envie, pas parce que le label l’a décidé.

Dylan avait aussi, en arrière-fond de cet album, les sessions dites « Basement Tapes » enregistrées avec le Band à Woodstock en 1967 , sessions restées inédites officiellement jusqu’en 1975 mais circulant déjà en bootleg. Ces sessions avaient été une immersion profonde dans la musique roots américaine, le country, le folk, le gospel. Nashville Skyline est en partie la surface publique de ce travail souterrain, la crystallisation d’une exploration privée dans une forme accessible.

La durée courte de l’album , moins de trente minutes , est une décision délibérée. Dylan n’étire pas ses chansons pour remplir le format. Chaque chanson dure exactement le temps qu’elle doit durer, pas une seconde de plus. C’est une discipline d’écriture et d’enregistrement que peu d’artistes de cette période s’imposaient, à une époque où le double album devenait la norme des grandes ambitions. La sobriété de Nashville Skyline est elle-même un manifeste esthétique.

La note des passionnés

4,5 /5

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Nashville Skyline