1969 Album

At San Quentin

par Johnny CASH

4,0
Sortie 1969
Genres country · country pop

San Quentin, Californie, le 24 février 1969. Il est 9h45 du matin. Johnny Cash monte sur la scène montée dans la cafétéria de la prison d’État la plus célèbre d’Amérique, celle que les détenus eux-mêmes surnomment « la Q ». Face à lui : deux mille cinq cents hommes dont une bonne partie purge des peines de prison à vie, des hommes qui n’ont pas vu le monde extérieur depuis des années ou des décennies. Derrière lui : sa femme June Carter Cash, son groupe fidèle et une poignée de techniciens de Columbia Records équipés de magnétophones. Ce qui va se passer pendant les prochaines heures entrera dans la légende du rock et de la country, et dans les mémoires de tous ceux qui étaient présents.

Cash n’en est pas à son premier concert en prison. Il a joué à Folsom Prison en janvier 1968, et l’album live qui en est sorti a été l’un des disques les plus importants de l’année, relançant une carrière qui semblait compromise par des années de dépendance aux amphétamines et à l’alcool , des années de chutes, d’arrestations, de performances manquées, de contrats perdus. Mais San Quentin, c’est différent. La tension y est plus élevée. Les détenus y sont plus durs, plus nombreux, plus désespérés. Et Cash y est plus libre que jamais, débarrassé de ses démons par l’amour de June Carter et une foi religieuse retrouvée.

L’ambiance des enregistrements est immédiatement palpable dès les premières secondes du disque. Il y a une électricité dans l’air, une communion entre le chanteur et son public qui n’existe nulle part ailleurs, pas dans les plus grandes salles de concert de Nashville ou de New York. Cash comprend ces hommes d’une façon que peu d’artistes de sa stature pourraient comprendre , il a lui-même frôlé la prison à plusieurs reprises, il a passé des nuits dans des cellules de dégrisement, il connaît de l’intérieur ce que signifie être à genoux, sans dignité, face à soi-même. Cette compréhension sans condescendance passe dans chaque note, dans chaque geste.

« San Quentin » est le moment le plus intense du disque, son sommet absolu. Cash l’écrit la nuit précédant le concert, assis dans sa chambre d’hôtel de San Francisco, légèrement ivre peut-être, certainement ému. Il la joue une première fois devant les détenus , la salle explose comme un volcan. Il la rejoue immédiatement à la demande des détenus qui scandent son nom, debout sur les tables , la salle explose encore plus fort, avec une violence et une joie mêlées qui font frémir les gardiens. « San Quentin, I hate every inch of you » : la déclaration de guerre adressée à la prison elle-même, chantée devant ses victimes captives par un homme libre, est un geste d’une audace presque suicidaire. Les gardiens serrent les poings et les dossiers. Les détenus hurlent leur approbation. Cash sourit, imperturbable.

« A Boy Named Sue » est l’autre grand moment , une chanson comique écrite par le poète et auteur Shel Silverstein qui raconte l’histoire d’un homme parcourant le pays pour retrouver le père qui l’a abandonné et à qui il veut faire la peau, père qui lui avait donné un prénom de fille. Le twist final , le père explique qu’il lui avait donné ce nom justement pour l’endurcir, pour qu’il soit capable de survivre dans un monde dur , fait rire la salle aux larmes. Cash improvise, interagit avec le public, blague sur ses propres déboires, rit lui-même. La prison disparaît un instant, remplacée par quelque chose qui ressemble à de la joie collective.

Ce live est aussi un portrait saisissant d’une époque. 1969 : l’Amérique est déchirée par le Vietnam, la contre-culture, les assassinats de King et de Bobby Kennedy encore frais dans toutes les mémoires. Les prisons américaines surpeuplées symbolisent toutes les contradictions d’une société qui prêche la liberté et enferme des centaines de milliers de personnes, souvent pour des raisons qui ont moins à voir avec la criminalité qu’avec la pauvreté et la couleur de peau. Cash ne fait pas de discours politiques , il joue, et par sa seule présence dans cet espace, il dit quelque chose de plus puissant que n’importe quel discours.

La setlist est un tour de force de programmation : « Wanted Man » co-écrite avec Bob Dylan (qui lui avait envoyé la chanson par courrier), « I Walk the Line », « Ring of Fire », des ballades country-gospel, du folk des Appalaches. Cash balaye toute son oeuvre en deux concerts, choisissant systématiquement les morceaux qui parlent d’errance, de rédemption, de solitude, d’amour perdu et retrouvé. Chaque chanson semble avoir été choisie spécifiquement pour ce public particulier.

Le producteur Bob Johnston, qui a travaillé avec Dylan sur Highway 61 Revisited et Blonde on Blonde, avec Simon and Garfunkel sur Parsley, Sage, Rosemary and Thyme, dira plus tard que San Quentin fut la session d’enregistrement la plus facile de toute sa carrière. « Il n’y avait rien à produire. Cash et son groupe faisaient simplement la chose la plus naturelle du monde. Mon travail était d’appuyer sur ‘record’ et de ne pas gâcher. »

Sur X : @johnnycash

L’album sort en juin 1969 et entre directement dans le top 1 des charts country et pop , une performance extraordinaire pour un album live enregistré dans une prison. Cash est alors au sommet de sa gloire, avec son propre show télévisé hebdomadaire sur ABC qui recevra des invités allant de Bob Dylan à Neil Young en passant par Ray Charles. Mais aucun de ses enregistrements studio ne capturera jamais la même magie brute, la même vérité nue que ces deux concerts du matin de février.

Quand on écoute At San Quentin aujourd’hui, ce qui frappe le plus, au-delà de la qualité musicale indéniable, c’est l’humanité absolue de Cash. Il ne se pose pas en sauveur venu apporter la lumière aux damnés. Pas en star condescendante qui se penche avec pitié sur les moins fortunés. Il est simplement là, avec ces hommes, dans cet espace qui pue la sueur et le désespoir et le café mauvais, et il leur offre une heure de musique vraie. C’est la définition même de ce que la musique peut faire de mieux , transformer un espace carcéral en espace humain, le temps d’une matinée.

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