Sortie 1968

At Folsom Prison, Johnny Cash (1968) : le concert qui a changé l’Amérique

Le 13 janvier 1968, à neuf heures du matin, Johnny Cash pénètre dans le pénitencier de Folsom, en Californie, suivi d’une maigre équipe technique, de June Carter, des Tennessee Three et d’une guitare Martin aux cordes usées. Ce qu’il va faire dans les heures suivantes ne ressemble à rien de ce qui s’est passé avant dans l’histoire du disque américain. Il va donner deux concerts pour des meurtriers, des voleurs, des récidivistes, des hommes condamnés à passer leur vie derrière des barreaux. Et il va en faire un album qui ressuscite sa carrière moribonde, propulse le country music au coeur du rock and roll, et devient l’un des documents sonores les plus puissants jamais enregistrés. At Folsom Prison n’est pas seulement un album live. C’est un acte de communion, un acte politique, un acte d’amour radical pour les oubliés de l’Amérique.

« Folsom Prison Blues » et la grâce des damnés

L’histoire commence bien avant janvier 1968. Cash avait écrit « Folsom Prison Blues » en 1953, alors qu’il servait dans l’armée américaine en Allemagne, inspiré par un film de série B intitulé Inside the Walls of Folsom Prison. La chanson, avec sa ligne fatale « I shot a man in Reno just to watch him die », avait électrisé les détenus de toutes les prisons d’Amérique, qui voyaient dans ce Johnny Cash une voix qui parlait d’eux et pour eux sans condescendance ni sentimentalisme. Cash correspondait avec des prisonniers, leur répondait. Il avait une relation presque mystique avec le monde carcéral, lui qui avait lui-même frôlé plusieurs fois les barreaux à cause de ses problèmes avec la drogue et l’alcool. En 1966, sur les conseils d’un prédicateur local, il avait donné un premier concert à Folsom. Deux ans plus tard, alors que sa carrière s’enlisait, il convainc Columbia Records de le laisser enregistrer un album live dans cette prison.

La préparation est méticuleuse : Cash répète avec acharnement et, dans un geste de générosité absolue, apprend « Greystone Chapel », une chanson écrite par Glen Sherley, un détenu de Folsom lui-même. Quand Cash joue ce titre devant un public de prisonniers, et que Sherley réalise que la chanson qu’il a écrite dans sa cellule résonne dans la grande salle du pénitencier, c’est un moment de pure magie humaine que les micros de l’ingénieur du son Bill Walker capturent pour l’éternité. Le directeur de la prison avait interdit aux détenus de se lever pendant le spectacle. Les gardiens armés veillaient sur les coursives. Mais rien ne pouvait contenir l’énergie de cette salle où cinq mille années de peine cumulée cherchaient une sortie dans le rock et la country.

« Cash s’est présenté à Folsom non pas comme une star venue faire la charité, mais comme un égal. Les prisonniers l’ont senti immédiatement. » (Commentaire de la Library of Congress, qui a inscrit l’album au National Recording Registry en 2003)

L’album sort le 6 mai 1968 chez Columbia Records et monte en flèche dans les charts. Cash, qui jouait dans des foires de comté, se retrouve soudain à Madison Square Garden et au Forum de Los Angeles. At Folsom Prison ouvre des marchés internationaux pour la country music entière. L’attitude rebelle de l’album, sa supplication pour la compassion envers les emprisonnés, correspond parfaitement à l’esprit de 1968, cette année où Martin Luther King et Robert Kennedy appelaient eux aussi les Américains à regarder en face les damnés de leur propre terre. Cash n’est plus seulement un chanteur country : il est une conscience morale, un passeur entre mondes, un homme en noir qui tient la main des oubliés.

Plus de cinquante ans après, At Folsom Prison reste l’un des albums live les plus vendus et les plus cités de l’histoire de la musique populaire américaine. Il a été inscrit au National Recording Registry de la Library of Congress en 2003, reconnu comme patrimoine culturel national. Son influence est incalculable : sans lui, pas de Merle Haggard tel qu’on l’a connu, pas de Kris Kristofferson, pas de Waylon Jennings ni de Willie Nelson dans leur version outlaw. Cash a prouvé que la musique pouvait aller là où personne ne voulait regarder et en rapporter quelque chose de sublime. C’est la définition même du grand art.

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