Il y a des albums qui sont des catastrophes artistiques et des documents humains extraordinaires en meme temps. Mardi Gras, le septième et dernier album de Creedence Clearwater Revival, est de ceux-la. C’est un album raté – ou du moins, un album qui ne ressemble en rien a ce que le groupe avait été capable de faire dans ses grandes années. C’est aussi le témoignage en musique de la désintégration d’un groupe, de la rébellion d’hommes qui en avaient assez d’etre les instruments d’un autre.
Creedence Clearwater Revival, c’était John Fogerty. Sa voix qui gronde comme le Mississippi, ses guitares qui sonnent comme si le bayou avait été électrifié, ses chansons qui distillent l’essence du swamp rock et du rhythm and blues en trois minutes d’une efficacité redoutable. « Proud Mary », « Bad Moon Rising », « Green River », « Have You Ever Seen the Rain », « Who’ll Stop the Rain » – une liste de classiques que peu de groupes peuvent égaler, tous écrits et produits par Fogerty.
Mais Tom Fogerty, le frère aîné et guitariste, avait quitté le groupe en janvier 1971, épuisé par la domination de John et les tensions internes. Stu Cook (basse) et Doug Clifford (batterie) restaient, mais avec leurs propres frustrations. Pour Mardi Gras, Fogerty avait concédé a Cook et Clifford le droit de composer et de chanter leurs propres chansons – une décision démocratique qui allait se révéler désastreuse, non par malveillance mais par réalité : Cook et Clifford n’étaient pas des compositeurs de la trempe de Fogerty, et leurs contributions a l’album le montrent avec une clarté embarrassante.
Les chansons de John Fogerty sur l’album – « Someday Never Comes », « Sail Away », « What Are You Thinking » – sont de qualité variable, bien en dessous du sommet de ses capacités. Même lui semble épuisé, comme si l’énergie créatrice qui l’avait propulsé pendant cinq ans s’était dissipée dans les conflits internes et les batailles avec Fantasy Records. « Someday Never Comes » est touchante dans sa mélancolie : Fogerty chante les rapports difficiles entre pères et fils avec une honnêteté personnelle qui transcende les problèmes de l’album.
Les contributions de Cook et Clifford sont sincères mais insuffisantes. Ce ne sont pas de mauvais musiciens – ils ont été irréprochables pendant cinq ans de disques CCR – mais la composition et le chant ne sont pas leurs points forts, et Mardi Gras les expose a nu avec une cruauté involontaire. Les critiques de l’époque ont été impitoyables.
La pochette est tristement symbolique : des masques de Mardi Gras, des visages cachés, une fête de carnaval qui dissimule une décomposition interne. John Fogerty ne s’en est jamais remis publiquement : pendant des années après la dissolution de CCR en octobre 1972, il a refusé de jouer les chansons du groupe en concert, a consacré son énergie a des batailles juridiques avec Fantasy Records, et a traversé une longue traversée du désert créatif.
Mardi Gras s’est quand meme vendu – le nom CCR avait encore une valeur commerciale considérable – mais il a signé la fin de l’une des formations les plus cohérentes et les plus populaires du rock américain de la fin des années soixante. Et paradoxalement, il rend service a l’histoire en montrant ce que CCR était réellement : l’expression d’un talent singulier, celui de John Fogerty, qui avait su transformer un groupe de trois musiciens de Californie en quelque chose qui sonnait comme la voix du Sud profond. Sans lui a 100%, rien n’était pareil.
Pour comprendre Mardi Gras, il faut l’écouter après Cosmo’s Factory, Green River, ou Willy and the Poor Boys. L’écart est saisissant. Et cet écart dit plus sur le génie de Fogerty dans ses grandes heures que n’importe quel commentaire critique. Mardi Gras est le contrepoint qui révèle ce que CCR avait de vraiment irremplaçable.
Il faut aussi évoquer ce que Mardi Gras révèle sur la nature du génie en groupe. CCR avait toujours été présentée comme une démocratie – un groupe de quatre amis d’enfance qui faisaient de la musique ensemble. Mais la réalité était différente : c’était la vision musicale de John Fogerty qui donnait au groupe son caractère. Sans lui, la machine s’enrayait. Ce n’est pas une critique de Cook et Clifford, qui étaient et sont d’excellents musiciens : c’est la reconnaissance que certains groupes ont un moteur central dont le génie ne peut pas etre remplacé par un vote démocratique.
Les conflits financiers autour de Mardi Gras ont eu des conséquences durables. Fogerty a refusé pendant des décennies de jouer les chansons de CCR en concert en raison d’un litige avec Fantasy Records qui lui avait aliéné les droits de son propre catalogue. Ce n’est que dans les années deux mille, après avoir finalement résolu ces problèmes légaux, qu’il a recommencé a jouer « Proud Mary » et « Fortunate Son » sur scène. Pour un artiste dont l’oeuvre était aussi intimement liée a l’identité collective américaine, cette séparation forcée de son propre héritage était une forme de torture particulièrement cruelle.
Mardi Gras s’est vendu malgré ses défauts, parce que le nom CCR valait encore quelque chose. Mais il marque une fin. La dissolution officielle de Creedence Clearwater Revival en octobre 1972 a mis un terme a l’une des histoires les plus denses et les plus productives du rock américain. En cinq ans, de 1968 a 1972, le groupe avait sorti sept albums et une série de singles qui définissaient ce que le rock populaire américain pouvait faire dans ce qu’il avait de plus direct et de plus sincère. Mardi Gras est le point d’interrogation a la fin d’une phrase qui méritait un point final plus digne.
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