Cosmo´s Factory
Cosmo’s Factory, Creedence Clearwater Revival (1970) : le rock americain dans son etat de grace
Il y a dans le rock americain une tradition de directete et d’efficacite que les groupes britanniques, avec leur gout pour l’elaboration et l’ambition, n’ont pas toujours compris ou voulu imiter. Cette tradition dit que la meilleure chanson de rock est celle qui dit ce qu’elle a a dire le plus clairement et le plus directement possible, sans ornements, sans detours, avec la precision et l’economie de moyens d’un artisan qui connait son metier. Creedence Clearwater Revival est le groupe qui incarne le mieux cette tradition au tournant des annees 60 et 70. John Fogerty, le chanteur, guitariste et compositeur principal du groupe, est l’un des artisans de la chanson de rock les plus brillants de sa generation, un musicien qui produit des singles parfaits avec une regularite qui force l’admiration. Cosmo’s Factory, publie en juillet 1970, est leur oeuvre la plus complete, celle qui montre le mieux l’etendue de leur talent dans un espace unique.
John Fogerty est ne a Berkeley, Californie, en 1945. Il grandit dans la banlieue de San Francisco mais sa musique n’a rien a voir avec la psychedelie californienne de la Bay Area : c’est une musique du Sud americain, du Mississippi et de la Louisiane, du bayou et du Delta, des juke-joints et des eglises de gospel. Fogerty a absorbe le country, le rockabilly, le blues, le rhythm and blues americain avec une fidelite et une comprehension qui lui permettent d’en faire une synthese personnelle et immediatement reconnaissable. La voix de Creedence, c’est la voix de l’Amerique profonde, pas de la cote californienne privilegiee ou de New York. Cette identite sonore, cultivee avec soin, est l’un des atouts les plus extraordinaires de CCR : ils sont reconnaissables en trois secondes, avant meme que les paroles commencent.

Fortunate Son et la colere de l’Amerique ordinaire
« Fortunate Son » n’est pas sur cet album mais l’esprit qu’elle porte est bien present dans Cosmo’s Factory : la colere tranquille de l’Amerique ordinaire contre les privilegies qui n’ont pas a se salir les mains dans les guerres qu’ils declarent. « Travelin’ Band » est un rock direct et joyeux qui annonce le concert, « Who’ll Stop the Rain » est une ballade melancolique sur l’Amerique et ses guerres, une chanson qui se pose des questions sans pretendre avoir les reponses. « Long as I Can See the Light » est la plus belle des chansons lentes de Fogerty, une profession de foi musicale d’une sincerite absolue, la chanson du retour et de la fidelite aux origines.
Les reprises sur l’album montrent une autre facette de Creedence : un groupe qui sait honorer ses influences avec la meme directete qu’il compose. « I Heard It Through the Grapevine » de Marvin Gaye, dans une version de onze minutes qui transforme la chanson soul en une epopee de rock lourd, est l’une des plus grandes reprises de l’histoire du rock. Le groupe prend une chanson qu’on croyait appartenir definitvement a la tradition soul-Motown et en fait quelque chose d’entierement different, aussi respectueux de l’original qu’il est original dans son appropriation. Fogerty joue une guitare slide d’une intensite et d’une invention qui donnent a la chanson une dimension nouvelle.
La dissolution de Creedence Clearwater Revival en 1972 sera marquee par des conflits interieurs et des tensions entre Fogerty et ses freres et associes qui laisseront des cicatrices durables pendant des decennies. Mais Cosmo’s Factory, enregistre dans la pleine puissance creatrice du groupe, temoigne de ce qu’ils etaient quand tout allait bien, quand la musique venait facilement et quand chaque chanson tombait juste au premier essai. Un des plus grands albums de rock americain de tous les temps, la preuve que la simplicite peut etre la forme la plus haute de l’art populaire.
La relation de John Fogerty avec la production de disques est l’une des plus particulieres du rock americain de son epoque. Contrairement a la plupart de ses contemporains qui laissaient la production aux mains de specialistes exterieurs, Fogerty a assure lui-meme la direction artistique de la quasi-totalite des albums de CCR, imposant une vision sonore tres precise qui donnait au groupe son son immediatement reconnaissable. Ce son, qu’on appelle parfois « swamp rock » pour sa reference imaginaire aux marais de Louisiane, est le fruit d’une reflexion approfondie sur la facon dont le blues, le country et le rock’n’roll peuvent etre fusionnes sans perdre l’essence d’aucun d’eux. Fogerty voulait un son sec, direct, sans reverb excessive ni ornements superflus. Un son qui ressemble a la boue plutot qu’au marbre, a la vraie vie plutot qu’a la perfection de studio.
Les tensions qui meneront a la dissolution de CCR en 1972 sont deja presentes en 1970 lors des sessions de Cosmo’s Factory, meme si elles ne se manifestent pas encore publiquement. Tom Fogerty, le frere de John, se plaint d’etre tenu a l’ecart des decisions artistiques. Stu Cook et Doug Clifford, la section rythmique, veulent plus de place pour leurs propres compositions. John Fogerty maintient un controle total sur le groupe qu’il considere comme son outil d’expression artistique, et cette tension entre sa vision individuelle et les aspirations collectives des autres membres finira par etre insupportable. Mais en 1970, ces tensions sont encore controlees par le succes commercial extraordinaire du groupe et par la qualite objective de la musique qu’ils produisent ensemble. Cosmo’s Factory est le dernier album ou tout cela fonctionne parfaitement, le testament d’un groupe au sommet de son art avant la chute.
« John Fogerty ecrit des chansons comme d’autres respirent. Cosmo’s Factory est la preuve que la simplicite peut etre le plus haute forme d’art. » (Bruce Springsteen)
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