Sortie 1973
Artiste EAGLES

Les hors-la-loi dans le désert

1973. Les Eagles publient Desperado, leur deuxième album, et font un choix qui surprend l’industrie musicale : un album concept thématiquement cohérent sur les hors-la-loi du Far West américain, chanté avec des arrangements country-rock délicats et une production de Glyn Johns qui mise sur la clarté et la retenue plutôt que sur l’ampleur et la puissance. C’est un album qui ne ressemble pas à ce que les groupes de rock américain faisaient en 1973. Il ne ressemble pas non plus à Hotel California que les Eagles sortiront quatre ans plus tard.

Glenn Frey, Don Henley, Bernie Leadon et Randy Meisner sont les quatre Eagles de cette période. Leur son est profondément californien mais avec des racines country profondes : Leadon avait joué avec les Byrds et avec les Flying Burrito Brothers de Gram Parsons, et cette lignée s’entend dans les arrangements du disque. Il y a des pedal steels, des harmonies vocales serrées à plusieurs voix, une douceur mélancolique qui contraste avec la violence implicite du thème des hors-la-loi.

La chanson titre, Desperado, est devenue l’une des ballades les plus connues du rock américain, et pourtant elle n’est jamais sortie en single. C’est une chanson adressée à un solitaire obstiné (« You been out ridin’ fences for so long now ») qui refuse de laisser entrer l’amour dans sa vie. Elle peut s’entendre comme une métaphore de l’artiste qui se protège de la vulnérabilité au prix de la solitude. Henley la chante avec une voix douce et grave qui porte la mélodie sans la forcer. C’est l’une de ses plus grandes performances vocales.

Glyn Johns et la production anglaise au service du pays

Glyn Johns est l’ingénieur du son et producteur anglais qui a travaillé avec les Rolling Stones, les Who, Led Zeppelin et les Beatles (sur les sessions qui allaient devenir Let It Be). Sa présence aux manettes de Desperado est une surprise logique : les Eagles voulaient quelqu’un capable de leur donner un son de groupe, pas un son de production, et Johns avait cette capacité à capter les musiciens en live avec une clarté et une transparence qui laissent chaque instrument à sa place.

Tequila Sunrise est le single de l’album et le plus accessible de ses titres : une chanson d’amour de mauvaises décisions, construite sur une mélodie lumineuse et des harmonies vocales qui sonnent comme un matin californien. Les paroles d’Henley et Frey décrivent une relation qui s’étire sur fond d’alcool et d’hésitation. C’est de la pop-country légère en surface et assez sombre en dessous.

Bernie Leadon apporte sa maîtrise du banjo, du dobro, de la guitare acoustique et électrique pour donner à l’album ses couleurs les plus explicitement country. Son influence sur le son des Eagles de cette période est souvent sous-estimée parce qu’il sera le premier à quitter le groupe, en 1975, laissant la place à Joe Walsh et à une direction plus électrique et plus rock. Mais sur Desperado, son empreinte est essentielle.

La métaphore américaine

Le choix des hors-la-loi du Far West comme thème n’est pas arbitraire. En 1973, l’Amérique post-Vietnam et post-Watergate cherche à comprendre sa propre mythologie. Les outlaws du dix-neuvième siècle, Dalton Brothers, Jesse James, Billy the Kid, incarnent une forme de rébellion romantique contre l’ordre établi. Les Eagles les utilisent non pas comme un clin d’oeil nostalgique mais comme un miroir : la liberté absolue de l’outlaw a un prix, et ce prix est la solitude et la mort.

Desperado ne sera pas le plus grand succès commercial des Eagles. Mais il sera leur album le plus aimé de ceux qui connaissent leur discographie en profondeur. Il y a là une cohérence thématique et musicale, une unité de ton, une beauté sobre qui manquera parfois aux albums plus ambitieux de la suite.

La note des passionnés

4,0 /5

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Desperado