Jackson Browne
par Jackson BROWNE
Jackson Browne, janvier 1972. Le disque s’appelle simplement « Jackson Browne », mais tout le monde le connait sous le surnom que lui a donné le sac en toile d’infusion de thé imprimé sur sa quatrième de couverture : « Saturate Before Using. » Un sachet de thé. Une instruction absurde. Et un album qui va définir un pan entier de la sensibilité musicale californienne des années soixante-dix.
Jackson Browne n’a pas vingt-trois ans quand ce disque sort. Il a passé sa jeunesse à écrire des chansons pour les autres : Nico lui avait chanté « These Days » sur le premier album du Velvet Underground, The Eagles vont reprendre « Take It Easy » (composée avec Glenn Frey) pour leur propre debut quelques mois plus tard. Browne est déjà, dans les coulisses de la musique populaire californienne, une voix dont tout le monde parle, un talent que tout le monde veut s’approprier. Il était temps qu’il se l’approprie lui-même.
« Doctor My Eyes » ouvre l’album et entre directement dans les charts. La chanson est construite sur un riff de piano qui s’installe dès la première mesure, une mélodie vocale d’une efficacité redoutable, et un texte qui parle de quelqu’un qui a vu trop de choses et cherche à faire la part entre ce qu’il peut encore regarder en face et ce qu’il doit apprendre à ne plus voir. C’est une chanson sur l’épuisement émotionnel déguisée en tube pop, et c’est brillant.
David Crosby chante sur « Rock Me on the Water », et sa présence vocale harmonise avec celle de Browne de facon si naturelle qu’on se demande comment les deux voix pourraient exister séparément. Crosby est alors au sommet de son influence musicale, mentor bienveillant d’une génération de chanteurs-compositeurs californiens, et son choix de participer à cet album dit quelque chose sur la facon dont la communauté musicale de Laurel Canyon percevait le jeune Browne.
« Jamaica Say You Will » est la chanson la plus fragile de l’album, et peut-être la plus belle. Browne la chante avec une douceur qui semble presque accidentelle, comme si la chanson avait trouvé sa voix sans effort, comme si elle avait toujours existé et attendait juste quelqu’un pour la chanter. La progression d’accords est simple, mais l’effet est hypnotique.
« From Silver Lake » évoque le quartier de Los Angeles où Browne vivait à l’époque, et capture quelque chose de l’atmosphère particulière de cette ville à ce moment précis : le soleil, la brume, la promesse et le danger mêlés, la sensation que tout est possible et que rien n’est certain. C’est un portrait de lieu autant qu’une meditation sur l’état d’âme de son habitant.
La production, assurée en grande partie par Richard Rifkin et Jack Fowler avec l’aide du groupe de musiciens de session qui gravitait autour du Laurel Canyon dans ces années, est d’une clarté exemplaire. Chaque instrument est audible, rien ne se bouscule, et la voix de Browne est enregistrée avec une intimité qui donne l’impression d’une conversation privée plutot que d’un album commercial.
Browne a souvent dit que ses influences principales étaient Woody Guthrie et Robert Johnson d’un côté, les Beatles de l’autre. On entend ces deux pôles dans son écriture : la chanson comme document social, comme témoignage d’une experience humaine particulière (Guthrie), et la chanson comme objet de beauté mélodique pure (Beatles). La synthèse de ces deux directions produit quelque chose d’unique.
Le contexte de la Californie de 1972 est important. Le mouvement hippie s’est effondré dans les années précédentes, Altamont en décembre 1969 ayant symbolisé la fin d’une illusion collective. Nixon est au pouvoir. La guerre du Vietnam continue. Et dans ce contexte de décomposition d’un espoir, des musiciens comme Jackson Browne, James Taylor, Carole King, Carly Simon, continuent à écrire des chansons qui parlent de la vie intérieure, du coeur et de ses complications, comme si la politique de salon ne servait à rien mais que la vérité de l’experience individuelle méritait d’être chantée.
L’album de Jackson Browne a vieilli avec une grâce remarquable. « Doctor My Eyes » sonne encore fraîche. « Jamaica Say You Will » touche toujours juste. Et « Rock Me on the Water », avec ses harmonies et sa certitude que quelque chose de plus grand que nous attend si on veut bien l’entendre, garde une dimension spirituelle discrète mais persistante. Certains disques ont la vie longue parce qu’ils ont été enregistrés dans le bon studio au bon moment. Celui-ci dure parce que les chansons étaient vraies dès le départ.
Jackson Browne a construit dans les années suivantes une des carrières les plus cohérentes de la musique américaine, avec « For Everyman » en 1973, « Late for the Sky » en 1974, « The Pretender » en 1976, chacun approfondissant le territoire personnel et politique qu’il avait commencé à cartographier sur son premier album. Mais tout cela commence ici, avec ce disque de 1972 qui porte son nom comme une signature et une invitation à la fois : voilà qui je suis, voilà ce que je fais, venez voir si ça vous parle.
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