Sortie 1970

Il faut imaginer la scene : New York, 1969. Van Morrison a deja sorti Astral Weeks, l’un des albums les plus radicalement personnels et les plus difficiles a classifier jamais produits dans l’histoire du rock. Un disque hallucinant, stream of consciousness, jazz folk celtique, poesie en liberte totale. Et maintenant, il faut faire un deuxieme album. Comment fait-on suite a quelque chose qu’on a sorti de nulle part ?

La reponse de George Ivan Morrison, ne le 31 aout 1945 a Belfast en Irlande du Nord, est a la fois simple et geniale : on revient aux racines du swing, on embrasse le jazz avec les bras de la soul, on laisse entrer la lumiere. Moondance sort le 27 janvier 1970 sur Warner Bros. Records. C’est immediatement reconnaissable comme un chef-d’oeuvre.

La chanson titre qui ouvre l’album est peut-etre la composition la plus parfaitement calibree de toute la discographie de Van Morrison. La flute qui serpente sur la basse, la guitare acoustique qui claque, la voix de Van qui monte et descend avec cette liberte rythmique qui lui est propre, cette facon de traiter le texte presque comme de la scat. ‘Well, it’s a marvellous night for a moondance / With the stars up above in your eyes’ : des paroles simples, mais qui dans la bouche de Morrison deviennent quelque chose de magique, d’irresistible.

L’album a ete enregistre aux studios A&R de New York, avec une equipe de musiciens extremement sophistiques : John Platania a la guitare, Jeff Labes aux claviers, Jack Schroer aux saxophones, Gary Mallabar a la batterie, John Klingberg a la basse. Tous viennent du jazz ou ont ete formes a son ecole. Et c’est cette culture jazz qui donne a Moondance sa fluidite particuliere, cette facon qu’ont les morceaux de respirer comme des organismes vivants.

‘Crazy Love’ est la ballade qui fait fondre les coeurs les plus endurcis. Morrison y montre une vulnerabilite qu’on ne lui connaissait pas toujours. Sous l’exterieur parfois bourru et impenetrable se cache un romantique absolu, un homme qui croit en l’amour avec une intensite presque douloureuse. La facon dont il tient les dernieres syllabes, dont il laisse la voix vibrer dans le silence avant de reprendre le souffle, c’est de la perfection vocale a l’etat pur.

‘Into the Mystic’ est peut-etre la chanson qui resume le mieux ce que Van Morrison sait faire comme personne d’autre : prendre quelque chose d’ordinaire et le transmuter en quelque chose de sacre. Un voyage en bateau, la brume sur l’eau, la lumiere du phare. Et soudain on est dans un espace qui transcende la geographie ordinaire, dans cet espace mystique celtique que Morrison portait depuis son enfance dans les rues de Belfast, nourri de blues americain et de poesie irlandaise.

‘Caravan’ est un autre sommet de l’album, une invitation a la route et a la liberte qui a la structure d’une incantation. Morrison repete ‘Turn up your radio / And let me hear the song’ comme un mantra, et la musique s’enroule autour de lui comme une caravane de sons. C’est une chanson sur la possibilite du bonheur, sur le fait que la joie existe et qu’il suffit parfois d’allumer la radio pour la trouver.

L’album se vend d’abord modestement, mais il grossit avec les annees comme une legende. Quand ‘Moondance’ sort en single, elle entre dans les charts et reste. Les radios americaines l’adoptent immediatement. La chanson devient un standard, une piece incontournable du repertoire jazz-rock, reprise par des centaines d’artistes, utilisee dans des centaines de films et d’emissions televisees.

Stephen Holden du magazine Rolling Stone l’a qualifie de ‘perfection soigneusement concue’. Ce n’est pas exagere. Moondance est l’album ou Van Morrison a reussi a etre a la fois totalement lui-meme et totalement accessible, a concilier l’exigence artistique et la generosite envers l’auditeur. C’est rare. C’est precieux. C’est pourquoi, plus de cinquante ans apres sa sortie, cet album continue de seduire des generations nouvelles qui n’etaient pas nees en 1970.

Van Morrison a continue a enregistrer des dizaines d’albums depuis, et sa carriere est une des plus longues et des plus prolifiques du rock. Mais Moondance reste son sommet accessible, son moment de communion parfaite avec le grand public sans trahison artistique. La nuit de la danse lunaire, dans les rues de New York ou dans les reves d’un enfant de Belfast, continue de briller d’un eclat qui ne faiblit pas.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Moondance