Eric Clapton
par Eric CLAPTON
Eric Clapton, Eric Clapton (1970) : la naissance d’un homme seul
Apres Cream, apres Blind Faith, apres les sessions en studio innombrables, Eric Clapton a besoin de disparaitre. Non pas de quitter la musique, mais de cesser d’etre Clapton le dieu de la guitare, Clapton dont le nom s’ecrit au marqueur sur les murs du metro londonien avec les mots « Clapton is God ». Cette deification, qu’il n’a pas demandee et qu’il ne supporte plus, l’emprisonne dans une image et dans des attentes que la musique qu’il veut faire ne peut pas satisfaire. Son premier album solo, sobrement intitule Eric Clapton et publie en 1970 sur Polydor Records, est la reponse a cette prison : pas de super-groupes, pas d’exposition excessive, pas de solos interminables destines a prouver que le dieu merite son titre. Un album de musique soul et gospel americains, joue avec des musiciens americains du Sud qu’il admire, enregistre en deux jours a Los Angeles, sans pretention et sans calcul.
Delaney Bramlett et Bonnie Bramlett, dont le duo Delaney and Bonnie venait de faire une impression profonde sur Clapton lors d’une tournee europeenne commune, produisent l’album et fournissent les musiciens. La bande comprend Bobby Whitlock, Jim Price, Bobby Keys, Carl Radle : ce sont les memes hommes qui deviendront les Dominos dans Derek and the Dominos plus tard la meme annee. La musique est celle que Clapton a voulu faire depuis qu’il a decouvert le gospel et le rhythm and blues americains dans les collections de disques de son entourage : chaleureuse, directe, roots, sans la grandiosite que les Cream l’avaient oblige a habiter pendant des annees de concerts a guichet ferme.

After Midnight et le retour au blues
« After Midnight », reprise d’une chanson de J.J. Cale, est le single de l’album et le titre par lequel Clapton signale son intention : pas du rock classique, pas du blues british dans la tradition de John Mayall, mais quelque chose de plus proche de la musique populaire du Sud americain, avec son swing laid-back et sa chaleur naturelle. La version de Clapton de « After Midnight » ne cherche pas a demontrer une technique ou une originalite : elle cherche a transmettre une sensation, le plaisir de jouer une bonne chanson avec de bons musiciens dans une bonne ambiance. Et elle y parvient avec une facilite qui temoigne que Clapton a enfin trouve le contexte ou son talent peut s’exprimer sans le poids des attentes.
« Blues Power » est la declaration de foi la plus directe de l’album : la musique blues est la seule chose qui compte, la seule chose qui est vraie, et Clapton veut la jouer jusqu’au bout de sa vie. Cette chanson, qu’il jouera pendant des decennies en concert, a une qualite d’engagement solennel qui va au-dela de la simple declaration d’amour pour un genre musical. C’est une promesse, une orientation de vie, une facon de dire : voici ce que je suis et ce que je serai. Les musiciens qui l’accompagnent ont compris cette promesse et la jouent avec la meme conviction.
Le fait que cet album soit eclipse dans la memoire publique par Layla and Other Assorted Love Songs, enregistre plus tard la meme annee avec Derek and the Dominos, ne lui enleve rien de sa valeur propre. C’est un album ou Clapton est enfin lui-meme, debarrasse des obligations du super-groupe et des attentes du public, simplement en train de jouer la musique qu’il aime avec des gens qu’il respecte. L’intimite de cet enregistrement, la qualite de presence immediate qui se degage de chaque titre, en font un document unique dans la discographie de Clapton : le moment ou il a reappris a jouer pour le plaisir de jouer, non pour prouver qu’il merite le titre de dieu de la guitare.
La relation d’Eric Clapton avec l’Amerique du Sud, avec le gospel et le rhythm and blues americain, est l’une des histoires les plus interessantes de la connexion transatlantique qui a caracterise le rock britannique des annees 60. Comme ses contemporains Keith Richards, Jeff Beck et Jimmy Page, Clapton a decouvert la musique noire americaine a travers des importations difficiles a trouver, des disques rapportes par des marins ou achetes dans les quelques magasins de musique specialises qui en proposaient. Cette deouverte a ete pour lui une revelation totale, la rencontre avec une forme d’expression musicale qui semblait repondre a quelque chose de profondement personnel dans sa sensibilite et son temperament. Il n’a pas fait du blues parce que c’etait la mode. Il a fait du blues parce qu’il n’aurait pas pu faire autre chose.
L’influence de Delaney et Bonnie Bramlett sur Clapton au moment de cet album va au-dela de la simple inspiration musicale. Ils lui ont montre qu’il etait possible de faire une musique authentiquement americaine sans etre americain, d’habiter le gospel et le soul avec sincerite sans trahison culturelle. Delaney, qui vient du Sud profond et qui a chante dans les eglises avant de faire du rock, lui a transmis quelque chose d’essentiel sur la relation entre la musique et la foi, entre la technique et la conviction. Cette transmission explique pourquoi cet album solo de Clapton sonne diferemment de tout ce qu’il avait fait avant : il ne joue plus pour prouver sa technique. Il joue pour communiquer quelque chose de vrai sur ce qu’il ressent. C’est un changement de nature, pas seulement de style, et il sera fondamental pour toute la suite de sa carriere.
« Pour la premiere fois dans ma carriere, j’ai enregistre exactement la musique que je voulais faire. Pas la musique que les gens attendaient. Juste la mienne. » (Eric Clapton)
Plus de Eric CLAPTON
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration






