Le deuxième album d’Elton John , sorti en avril 1970 et portant son nom , est l’album qui révèle au monde l’artiste qu’il est vraiment. Après un premier album produit par Gus Dudgeon et arrangé par Paul Buckmaster dans la même tradition, Elton John approfondit et perfectionne cette vision : une musique orchestrale d’une richesse et d’une générosité sans égales, portée par des chansons de Bernie Taupin d’une qualité littéraire remarquable, chantées par une voix de ténor d’une expressivité et d’une puissance qui en font immédiatement une des grandes voix du rock britannique.
« Your Song » , la première chanson de l’album, et le premier grand hit d’Elton John , est peut-être la ballade pop parfaite. Sa simplicité mélodique d’une grâce absolue, son piano d’une douceur cristalline, et surtout ses paroles de Bernie Taupin qui trouvent dans la maladresse d’un amoureux timide quelque chose d’universel et de touchant , tout cela crée une chanson qui a touché des générations de gens qui ne connaissaient rien d’Elton John.
Elton John avait commencé sa carrière musicale comme pianiste de session et comme auteur de chansons pour d’autres artistes , une formation pratique dans les mécanismes de la pop commerciale qui lui donnera une maîtrise des structures de chansons que les artistes venus directement de la scène live n’ont pas toujours. Cette maîtrise technique, combinée avec son génie mélodique naturel, est ce qui fait de lui un des compositeurs les plus efficaces de toute l’histoire du rock.
Bernie Taupin , son parolier , est la moitié invisible du duo Elton John-Taupin, l’une des grandes partnerships créatives de la pop britannique. Taupin écrit les textes, Elton John compose la musique , ils ne travaillent jamais ensemble en studio, Elton recevant les textes de Taupin et les mettant en musique seul au piano. Ce processus de création à distance produit des chansons d’une spontanéité et d’une conviction qui seraient peut-être différentes si les deux hommes travaillaient face à face.
« Take Me to the Pilot » est le moment le plus rock de l’album , une chanson électrique d’une énergie et d’une intensité qui montre Elton John capable de dépasser le registre de la ballade romantique. Son jeu de piano électrique ici est puissant et percussif, un son très différent de la douceur de « Your Song ».
Paul Buckmaster, l’arrangeur de cordes et de cuivres, est le troisième élément de la formule de succès d’Elton John à cette époque. Ses arrangements orchestraux , d’une richesse et d’une originalité qui dépassent les cordes conventionnelles de la pop romantique , donnent à la musique une dimension cinématographique qui correspond parfaitement à l’ampleur des mélodies d’Elton John.
Gus Dudgeon à la production est le quatrième pilier de cette période , un producteur qui comprend comment capturer la puissance vocale et instrumentale d’Elton John sans l’écraser sous la production. L’équilibre entre le piano, la voix et les arrangements orchestraux sur cet album est parfait.
La carrière d’Elton John dans les années soixante-dix sera l’une des plus impressionnantes du rock britannique , une succession d’albums de qualité constante et de singles hits qui lui vaudront un statut de superstar mondiale. Mais les années 1970-1975 , de cet album à Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy , restent son période de référence créative, le moment où la qualité des chansons correspondait au succès commercial.
L’omniprésence d’Elton John dans la culture populaire des années soixante-dix , les costumes extravagants, les lunettes de scène improbables, les concerts spectaculaires , a parfois fait oublier la qualité musicale fondamentale de son oeuvre. Elton John est l’album qui rappelle que, dépouillé du spectacle et des costumes, c’est d’abord un musicien exceptionnel et un mélodiste d’un rare don naturel.
La première apparition télévisée d’Elton John aux États-Unis , au Tonight Show de Johnny Carson en 1970 , est mémorable : il entre sur scène inconnu du grand public américain et en sort avec une réputation de pianiste virtuose et de showman naturel. Cette performance a largement contribué à établir sa base de fans américains qui deviendront, dans les années soixante-dix, parmi les plus fidèles du rock.
Les prises de claviers de cette période , John jouait lui-même toutes ses parties de piano et de piano électrique , montrent un pianiste d’une technique solide et d’une sensibilité qui doit autant au gospel et au r&b (il avait commencé sa carrière musicale en jouant dans un pub londonien spécialisé en r&b) qu’à la tradition pop britannique. Cette connexion avec la musique noire américaine donne à ses arrangements un swing naturel que la production orchestrale de Buckmaster sublime.
L’amitié créative entre Elton John et Bernie Taupin, commencée en 1967 grâce à une petite annonce dans un magazine professionnel, est l’une des grandes collaborations de l’histoire de la pop. Leur modèle de travail , Taupin écrit les paroles, John compose la musique sans que les deux hommes soient dans la même pièce , produit une liberté créative mutuelle qui aurait peut-être été réduite par une collaboration directe.
« Sixty Years On » est peut-être la chanson la moins connue de l’album mais l’une des plus belles , une méditation sur le vieillissement et la mort d’une gravité que peu de musiciens de vingt-trois ans auraient pu atteindre avec autant de naturel. Les paroles de Taupin et la mélodie de John y trouvent un accord parfait dans un registre de sérénité contemplative.
La décision d’Elton John de ne pas écrire lui-même ses propres textes , de laisser cette responsabilité entièrement à Taupin , est une forme de générosité créative rare dans un monde du rock où les auteurs-compositeurs-interprètes sont la norme. Cette générosité a produit une oeuvre dont la richesse textuelle est inséparable de la richesse musicale , les deux moitiés du duo se sont renforcées mutuellement au lieu de se concurrencer.
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