1972 Album

Honky Chateau

par Elton JOHN

4,0
Sortie 1972
Artiste Elton JOHN

Elton John, mai 1972. Le Château d’Hérouville, une propriété normande qui appartenait au compositeur Frédéric Chopin au milieu du dix-neuvième siècle, reconvertie en studio d’enregistrement par son propriétaire Michel Magne. Elton John et son groupe y débarquent avec Bernie Taupin, le parolier, et ils y font « Honky Chateau », album numéro cinq et premier numéro un américain. Une residency créative en France qui va définir le son d’Elton John pour les cinq années suivantes.

« Rocket Man (I Think It’s Going to Be a Long, Long Time) » est la chanson qui ouvre l’album et qui change définitivement la perception qu’on a d’Elton John. Avant « Rocket Man », il est un pianiste-chanteur anglais talentueux et populaire. Après, il est quelque chose de plus : un artiste capable d’écrire une chanson sur la solitude dans l’espace qui parle à des millions de personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans un avion. Bernie Taupin a dit qu’il a écrit les paroles en pensant à Ray Bradbury et aux nouvelles de science-fiction des années cinquante. Elton John a mis ces paroles sur une mélodie qui semble avoir toujours existé.

Le piano d’Elton John est son instrument et sa marque. Il joue avec une technique classique solide, mais ce qui fait sa difference n’est pas la technique, c’est le feeling. Il y a dans ses attaques de piano une qualité de frappe particulière, une façon de peser sur les accords qui donne à sa musique une chaleur et une présence immédiatement reconnaissables. On entend deux notes d’Elton John et on sait que c’est lui.

Nigel Olsson à la batterie et Dee Murray à la basse forment avec Elton John le trio qui enregistre la plupart de « Honky Chateau ». Cette formation réduite, sans guitariste permanent, crée un espace particulier dans les arrangements : le piano occupe l’espace harmonique habituellement dévolu à la guitare, et les arrangements doivent être pensés en conséquence. Davey Johnstone rejoint le groupe pour la tournée qui suit l’album, mais il n’est pas encore là pour l’enregistrement.

« Honky Cat » est l’autre grand succès de l’album, une chanson sur le retour à la ville après avoir essayé la vie simple à la campagne. C’est une chanson sur le dilemme de l’artiste entre la bohème et le succès, racontée avec cet humour léger que Bernie Taupin apporte aux meilleurs moments de leur collaboration. La mélodie est entraînante, le gospel-rock de la conclusion est exubérant, et Elton John la chante avec une joie qui n’est pas fausse.

« Mellow » est peut-être le morceau le plus intime de l’album, une ballade pianistique qui montre la face plus contemplative d’Elton John, moins connue que sa dimension spectaculaire de rock star. Il y a dans ce morceau une qualité de silence, d’espace entre les notes, qui révèle un musicien capable de retenue quand la chanson le demande.

« Mona Lisas and Mad Hatters » est la chanson new-yorkaise de l’album, inspirée par le temps que Taupin a passé dans la ville, ses impressions de la violence et de la beauté mêlées d’une metropole qui ne ressemble à rien de ce qu’il connaît en Angleterre. La mélodie est parmi les plus belles qu’Elton John ait composées pour cet album, mélancolique et lumineuse simultanément.

Le Château d’Hérouville va accueillir plusieurs grands albums dans les années suivantes : les Rolling Stones viendront, Serge Gainsbourg y enregistrera « Histoire de Melody Nelson ». Quelque chose dans l’atmosphere de cette vieille maison normande semble propice à la creation. Elton John y reviendra pour « Don’t Shoot Me I’m Only the Piano Player » l’année suivante, poursuivant une période créative extraordinaire.

En 1972, Elton John est déjà une star en Grande-Bretagne et il est en train de le devenir aux États-Unis. La tournée américaine qui accompagne « Honky Chateau » joue dans des salles de plus en plus grandes. Ses concerts sont des événements, entre la technique pianistique spectaculaire et une présence scénique qui emprunte à Little Richard autant qu’à Jerry Lee Lewis, avec cette touche d’extravagance britannique qui deviendra sa signature visuelle avec les lunettes et les costumes des années suivantes.

« Honky Chateau » inaugure ce que la critique appelle parfois la « classic period » d’Elton John, une séquence de six albums entre 1972 et 1975 qui forment un corpus de pop rock d’une cohérence et d’une qualité exceptionnelles. Aucun de ces albums n’est parfait, mais chacun contient des moments de beauté pure, des chansons qui traversent les décennies sans perdre leur pouvoir. Et c’est « Rocket Man » qui a tout lancé.

La France comme lieu de création pour des artistes anglophones est un phénomène intéressant de cette époque. Elton John au Château d’Hérouville, les Rolling Stones à la Villa Nellcôte sur la Côte d’Azur pour « Exile on Main St. » dans la même période. Quelque chose dans l’éloignement de Londres et de Los Angeles, l’absence des pressions habituelles du marché musical anglo-américain, semble libérer les artistes. « Exile » et « Honky Chateau » sont deux des meilleurs albums de leurs auteurs respectifs, et tous deux ont été conçus hors des circuits habituels, dans une France qui accueillait ces exilés musicaux sans trop leur demander ce qu’ils faisaient.

Sur X : @EltonOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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