Deux albums en une seule année. C’est le rythme de travail de Joe Cocker en 1969, une année où sa créativité et son énergie semblent inépuisables. « Joe Cocker! », le deuxième album sorti quelques mois après le premier, n’est pas une redite ni un produit de la précipitation commerciale. C’est un disque qui explore de nouveaux territoires tout en restant fidèle à l’essence de ce qui fait Cocker unique : cette voix de grès poncé, ce sens dramatique incomparable, cette façon de s’investir corps et âme dans chaque interprétation.
L’album s’ouvre sur « Dear Landlord », une composition de Bob Dylan que Cocker traite avec la même liberté créatrice qui avait transformé la chanson des Beatles sur l’album précédent. Dylan avait écrit « Dear Landlord » comme une ballade mélancolique à l’orgue. Cocker en fait une déclaration de puissance vocale, remplaçant la retenue dylanienne par une expressivité qui rappelle les grands prédicateurs de l’église du Sud américain. Le résultat est fascinant : on entend la même chanson mais on ressent quelque chose de radicalement différent.
Le Grease Band est à nouveau au complet, avec quelques additions qui enrichissent la palette sonore. Les cuivres font une apparition plus marquée que sur le premier album, donnant à certains titres une couleur Memphis soul qui sied parfaitement à la voix de Cocker. Henry McCullough, le guitariste irlandais, développe un style de jeu slide de plus en plus personnel, quelque part entre Duane Allman et Peter Green, qui colore l’album d’une teinte blues particulièrement séduisante.
« She Came in Through the Bathroom Window », composée par Paul McCartney pour l’album « Abbey Road » sorti la même année, est ici reprise avec une urgence rythmique que la version originale n’avait pas. Cocker accélère légèrement le tempo, alourdit la basse, fait sonner les guitares plus crues. Ce faisant, il révèle la dimension soul et blues que McCartney avait subtilement encodée dans sa composition. C’est un dialogue à travers le temps et l’espace entre deux musiciens anglais qui se respectent profondément.
« The Letter », originellement enregistrée par les Box Tops d’Alex Chilton en 1967, devient sous les mains de Cocker et du Grease Band un monument de pop soul. La version originale était rapide, urgente, brûlante. Celle de Cocker est plus ample, plus dramatique, avec ces arpèges de guitare électrique qui donnent à chaque mesure une densité supplémentaire. Cocker chante comme si sa vie en dépendait, comme si la lettre qu’il décrit était la lettre la plus importante qu’un homme ait jamais reçue.
La production est à nouveau signée Denny Cordell, avec une légère évolution vers plus d’espace et de dynamique. Les silences entre les notes commencent à jouer un rôle dramatique dans la musique de Cocker, une leçon qu’il a peut-être apprise de Miles Davis : parfois ce qu’on ne joue pas est aussi important que ce qu’on joue. Ces respirations dans la musique donnent à la voix encore plus d’impact quand elle revient, plus forte, plus certaine, plus Cocker que jamais.
Parmi les compositions originales de l’album, certaines montrent un Cocker-auteur encore en développement mais prometteur. Sa façon d’approcher la narration dans ses textes est directement héritée du blues: des images concrètes, des situations reconnaissables, des émotions universelles exprimées en vocabulaire simple. Pas de métaphores savantes ni d’abstraction poétique, juste la vie telle qu’elle est, vue depuis Sheffield et chantée depuis les poumons d’un homme qui n’a pas peur de montrer ce qu’il ressent.
L’album documente aussi l’évolution scénique de Cocker. Ses concerts de 1969 sont déjà des événements singuliers. Sa gestuelle particulière, ses bras qui semblent jouer d’une guitare imaginaire, ses convulsions rythmiques, sa façon d’habiter physiquement l’espace : tout cela est déjà là, développé, personnel, immédiatement reconnaissable. Cocker ne performe pas, il vit la musique en public, et le public le lui rend en frénésie collective.
La carrière de Cocker après ces deux albums de 1969 sera riche en hauts et en bas, en triomphes et en difficultés. Mais il gardera toujours cette qualité fondamentale qui fait de lui un grand : la sincérité absolue. Quand Joe Cocker chante, on le croit. C’est la chose la plus difficile à simuler et la plus précieuse à posséder dans la musique populaire. Certains artistes construisent une carrière sur l’image. Lui l’a construite sur la vérité.
Fun fact : lors de l’enregistrement de « She Came in Through the Bathroom Window », Paul McCartney était en studio voisin en train de terminer « Abbey Road ». Un assistant a proposé de l’inviter à écouter la reprise de Cocker. McCartney a accepté, a écouté attentivement, et aurait dit en souriant : « Je savais qu’il y avait du soul dans cette chanson, mais je ne savais pas combien. » Il a ensuite serré la main de Cocker pendant deux bonnes minutes sans rien ajouter. Parfois le silence en dit plus que les mots.
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