461 Ocean Boulevard
par Eric CLAPTON
461 Ocean Boulevard, Eric CLAPTON (1974) : le retour au soleil
Les grandes oeuvres naissent parfois d’une reconquête personnelle. 461 Ocean Boulevard est de celles-là. Eric Clapton n’a pas sorti d’album depuis quelques années lorsque paraît ce disque en 1974 chez RSO Records. La période intermédiaire a été difficile sur le plan personnel. C’est Pete Townshend des Who qui a contribué à organiser son retour sur scène à Londres en 1973, réunissant quelques amis musiciens pour forcer Clapton à remonter sur les planches. Un an plus tard, 461 Ocean Boulevard paraît. L’adresse du titre est celle de la maison louée à Golden Beach, en Floride, où l’album a été enregistré. Et le soleil de Floride, l’air du large, la chaleur de cette côte atlantique américaine imprègnent chaque mesure du disque.
I Shot the Sheriff : le pont entre deux mondes
La chanson la plus marquante de l’album n’est pas une composition originale de Clapton. C’est une reprise de Bob Marley, « I Shot the Sheriff », que Clapton traite avec un respect et une sensibilité qui en font quelque chose de pleinement sien tout en restant fidèle à l’esprit de l’original. La chanson atteint le numéro 1 aux États-Unis et en Grande-Bretagne, et son succès massif a un effet collatéral historique : elle introduit Bob Marley au grand public américain qui ne le connaissait pas encore. Clapton est le passeur, le pont entre le reggae jamaïcain et les auditeurs de rock blancs anglophones. Peu d’interprètes ont joué un rôle aussi décisif dans la carrière d’un autre artiste par une simple reprise.
La production de Tom Dowd, vétéran des studios d’Aretha Franklin et de Ray Charles, est parfaite pour ce projet. Dowd a l’intelligence de ne pas surproduire. Il comprend que Clapton n’a pas besoin d’être encadré dans un son spectaculaire mais dans quelque chose de chaud, de naturel, d’humain.
Let It Grow et le Clapton apaisé
« Let It Grow » est la chanson de Clapton lui-même qui montre le mieux sa transformation. Les solos sont présents mais contenus, jamais gratuits. Il y a une sagesse dans ce retrait, dans cette décision de jouer moins pour que chaque note compte davantage. « Let It Grow, Let It Blossom, Let It Flow » : la métaphore est simple et sincère. C’est la chanson d’un homme qui veut retrouver quelque chose de naturel dans sa façon de vivre et de jouer.
La décision de partager la vedette avec ses musiciens est une autre marque de ce nouveau Clapton. George Terry, guitariste recruté localement à Miami, devient co-guitariste à part entière et non simple accompagnateur. Dick Sims aux claviers, Carl Radle à la basse, Jamie Oldaker à la batterie : ce groupe solide va accompagner Clapton pendant plusieurs années. C’est une démocratie musicale qui tranche avec l’héroïsme solo de sa période précédente.
Les reprises de blues : un retour aux sources
« Motherless Children » et « Willie and the Hand Jive » témoignent d’un retour aux fondamentaux. Clapton a toujours su que ses racines étaient dans le blues américain, que c’est de là que venait son inspiration profonde. Ces reprises sont jouées sans volonté de démonstration, simplement parce qu’elles ont du sens, parce qu’elles font partie de qui il est musicalement. Cette authenticité est ce qui les rend convaincantes.
La pochette de l’album montre Clapton assis contre un mur de brique, détendu, sans pose. C’est exactement l’image que la musique projette : un artiste qui n’a plus rien à prouver et qui joue parce qu’il aime jouer. Après des années à porter le titre de meilleur guitariste du monde comme un fardeau, Clapton redécouvre le plaisir simple de faire de la musique en groupe.
Un numéro 1 des deux côtés de l’Atlantique
461 Ocean Boulevard se hisse au numéro 1 en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Le succès est total, et pour une fois, il est pleinement mérité. Cet album n’est pas le plus spectaculaire de la discographie de Clapton. Ce n’est pas Layla ni la grandeur déchirante des sessions de Derek and the Dominos. Mais c’est peut-être son album le plus humain, celui où le guitariste-dieu redevient simplement guitariste et s’en trouve visiblement soulagé. Pour le reste de la décennie, il ne s’éloignera plus jamais autant de la scène.
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