Wheels Of Fire
par CREAM
Wheels of Fire, Cream (1968) : le premier double album à un million d’exemplaires
Si l’histoire du rock avait besoin d’une date de naissance pour le concept de « supergroup », ce serait le printemps 1966, quand Eric Clapton, Jack Bruce et Ginger Baker se retrouvent pour former Cream. Trois génies que tout sépare sauf leur talent monstrueux : Clapton, le guitariste qui a vaincu les Yardbirds et Mayall, Bruce le bassiste-chanteur venu du jazz et du rhythm and blues écossais, Baker le batteur du jazz free britanique dont les polyrythmies ouvrent des abîmes vertigineux. Wheels of Fire, leur troisième album, publié le 14 juin 1968, est à la fois leur sommet artistique et l’annonce de leur fin prochaine : moins d’un mois après la sortie du disque, le trio annonce sa dissolution. C’est la dernière grande oeuvre d’un groupe qui brûle comme une étoile filante, trop vite et trop fort pour durer.

Studio contre scène : la grande bifurcation
Le génie du concept de Wheels of Fire réside dans sa structure : un premier disque entièrement enregistré en studio à Londres et New York, un second capturé en public au Winterland et au Fillmore West de San Francisco en mars 1968. Ce faisant, Cream pose en un seul objet vinyle la question fondamentale qui traverse toute l’histoire du rock : quelle est la différence entre l’art construit et l’art libéré ? Le disque studio offre « White Room », l’un des monuments absolus du rock britannique, avec sa guitare wah-wah de Clapton qui répond aux images fantomatiques de Jack Bruce et Pete Brown : « In the white room with black curtains near the station… » C’est du psychédélisme architectural, une chanson qui construit un espace mental aussi tangible qu’une chambre réelle.
« Politician », sur les paroles du même Pete Brown, est une satire politique acérée sur l’opportunisme électoraliste, une chanson d’une modernité troublante. « Sitting on Top of the World » est un blues de Walter Vinson arrangé comme une démonstration de force. Et puis il y a le disque live, et là c’est une autre dimension : « Crossroads », le Robert Johnson du Delta de 1936 transformé par Clapton en hymne électrique de dix minutes qui compte parmi les solos de guitare les plus cités de toute l’histoire du rock. « Spoonful », de Willie Dixon, s’étire sur seize minutes de blues improvisation collective dont chaque mesure est une leçon de musique. Ces enregistrements du Fillmore West en 1968 sont parmi les meilleurs captations live de l’époque, une époque bénie où les ingénieurs du son commençaient à maîtriser l’art de capturer l’énergie brute d’un concert.
« Cream était le groupe le plus excitant du monde en 1968. Chaque soir sur scène, c’était comme assister à trois solistes de jazz qui s’affrontaient et se réconciliaient en temps réel. » (Felix Pappalardi, producteur de Wheels of Fire)
Wheels of Fire devient le premier double album platine de l’histoire, dépassant le million d’exemplaires vendus, atteignant la première place aux États-Unis et la troisième au Royaume-Uni. Felix Pappalardi, qui produit l’album et joue divers instruments, deviendra ensuite le co-fondateur de Mountain. La pochette aux teintes dorées et orange, graphisme Art Nouveau d’une beauté étrange, résume visuellement la dualité de l’album : ornementale et sauvage à la fois, travaillée et organique. En 1968, alors que les Beatles enregistraient le White Album et que les Rolling Stones tentaient de sortir Beggars Banquet, Cream produisait leur oeuvre ultime dans un état de tension créatrice qui allait précisément tuer le groupe.
La dissolution de Cream en novembre 1968 signe la fin d’une expérience unique : trois solistes de génie qui essayaient de jouer ensemble dans un format pop. Leurs querelles d’ego étaient aussi grandes que leurs talents. Baker et Bruce ne s’aimaient pas. Clapton cherchait autre chose. Mais pendant deux ans, ils ont créé quelque chose d’irremplaçable. Wheels of Fire est la preuve que l’implosion peut être créatrice, que la friction entre des personnalités incompatibles peut générer une chaleur suffisante pour fondre le métal du rock et lui donner une forme nouvelle. Les Yardbirds, le Velvet Underground, les Pixies : les meilleurs groupes de l’histoire sont souvent ceux qui ne s’entendent pas.
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