Axis: Bold As Love, Jimi Hendrix Experience (1967) : L’Album Qui Réinventa La Couleur Du Son

Décembre 1967. Six mois après Are You Experienced, Jimi Hendrix sort son deuxième album. Six mois. Comprenez bien ce que ça signifie. En six mois, il a tourné comme un dingue à travers l’Europe, il a joué à Monterey en brûlant sa guitare devant des milliers de personnes sidérées, il a composé, arrangé, enregistré un nouvel album entier et il l’a sorti avant que la plupart de ses contemporains aient eu le temps de digérer le premier. C’est comme si Picasso avait peint Les Demoiselles d’Avignon et Guernica la même année. C’est exactement ce qui s’est passé.

Pochette Axis Bold As Love Jimi Hendrix Experience 1967

Axis: Bold As Love commence par une curiosité : une introduction radiophonique improvisée intitulée EXP où une fausse voix de journaliste interroge Jimi sur l’existence des soucoupes volantes. Hendrix, en personnage, répond avec un accent britanique de pacotille avant que la conversation se dissolve dans un tourbillon de guitare qui imite des avions en piqué, des engins spatiaux, des transmissions extraterrestres. C’est absurde, c’est magnifique, c’est prophétique. En 1967, la conquête spatiale est la grande obsession collective, Apollo tourne autour de la lune dans moins de deux ans, et Jimi capte cet esprit du temps et le traduit en sons électriques avec une précision qui donne le vertige.

Mais ne nous laissons pas embobiner par les effets de manche, aussi spectaculaires soient-ils. Ce qui fait la grandeur d’Axis: Bold As Love, c’est son ambition harmonique et mélodique. Cet album est, musicalement parlant, le plus sophistiqué des trois opus studio d’Hendrix. Les accords sont plus complexes, les arrangements plus travaillés, la production d’Eddie Kramer et Chas Chandler atteint des sommets d’inventivité. C’est ici que Jimi et Kramer inventent littéralement l’utilisation du phasing en studio. Le phaser, cet effet qui donne cette sensation de rotation, de mouvement dans le son, ils le créent artisanalement en synchronisant deux bandes magnétiques légèrement décalées. Technique qui sera ensuite industrialisée et utilisée par tout le monde.

« Jimi entendait des choses dans sa tête que personne d’autre n’entendait. Mon travail était de trouver comment les capturer sur bande. », Eddie Kramer, ingénieur du son, 2005

La face A est une suite quasi ininterrompue de chefs-d’oeuvre. Up From The Skies est un jazz-rock aux harmonies de guitar wah-wah qui préfigure Steely Dan et les Weather Report de dix ans. Spanish Castle Magic est un riff monumental, une machine de guerre rock qui avance comme un tank de rêve. Wait Until Tomorrow est une story-song humoristique et légère sur une histoire d’amour contrariée. Ain’t No Telling est rageur, compact, électrique au sens propre. Et puis il y a Little Wing.

Little Wing. Deux minutes et demie. La plus courte chanson de l’album. La plus grande. Jimi a dit qu’il l’avait écrite en pensant au festival de Monterey, en pensant aux femmes qu’il voyait dans la foule, à cet esprit de liberté et de grâce qu’il ressentait dans l’air californien de l’été 1967. La mélodie de guitare est d’une tendresse infinie, presque douloureuse. Les paroles évoquent un être ailé, une fée, une muse, une femme aimée. Stevie Ray Vaughan a fait une reprise de Little Wing qui est elle-même un chef-d’oeuvre absolu. Sting en a fait une autre. Les deux versions sont magnifiques. Aucune n’atteint l’original. Aucune ne pouvait l’atteindre.

Fun fact qui mérite d’être dit : Jimi Hendrix a perdu la bande maîtresse de la face A de cet album dans un taxi londonien. La légende, probablement vraie dans ses grandes lignes, raconte qu’il avait pris la bobine sous le bras en quittant Olympic Studios, avait pris un taxi, était descendu quelque part dans Londres, et avait oublié la bande sur la banquette arrière. Ils ont dû tout réenregistrer. La version que nous écoutons aujourd’hui est une seconde prise. Ce qui signifie que la première version, peut-être encore meilleure, est quelque part dans les archives d’un chauffeur de taxi londonien qui ne savait probablement pas ce qu’il avait dans les mains.

La face B monte encore d’un cran dans l’ambition. If 6 Was 9 est une provocation rock surréaliste, une déclaration d’indépendance absolue de l’individu contre la conformité. « Si six était neuf, je me fous de mourir. » Des mots d’anarchiste zen, d’artiste qui refuse toute compromission. You Got Me Floatin’ est du funk avant l’heure. Castles Made Of Sand est une fable en trois tableaux sur la fragilité du destin humain, jouée avec une douceur qui contraste avec les tempêtes électriques des autres titres. Et l’album se ferme sur le morceau-titre, Bold As Love, une métaphore étendue sur sept minutes où chaque émotion humaine, jalousie, amour, colère, sérénité, est associée à une couleur, et où la guitare finale en descente chromatique constitue l’un des moments les plus purement beaux de l’histoire de l’instrument.

Ce qui est frappant, avec le recul de presque soixante ans, c’est à quel point Axis: Bold As Love sonne moderne. Pas « moderne pour l’époque ». Moderne tout court. Les producteurs hip-hop ont samplé ces sonorités pendant quarante ans. Prince a passé sa carrière à essayer d’atteindre cet équilibre entre la brutalité électrique et la délicatesse mélodique. Erykah Badu cite Jimi comme influence primaire. D’Angelo a appris à jouer de la guitare sur cet album. La liste est infinie.

Jimi Hendrix avait vingt-cinq ans quand il a enregistré Axis: Bold As Love. Vingt-cinq ans. À vingt-cinq ans, la plupart des gens décident de leur couleur de canapé. Lui redessinait la carte de la musique populaire mondiale. L’audace. L’axe de l’amour. Bold as love. Aussi audacieux que l’amour. Il n’y a pas de plus belle définition du rock’n’roll que ça.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Axis: Bold As Love