Led Zeppelin, Led Zeppelin (1969) : le big bang du hard rock

12 janvier 1969. Un disque sort sur Atlantic Records et change la musique pour toujours. Pas progressivement, pas lentement, pas dans les marges. Immediatement, totalement, irreversiblement. Led Zeppelin, le premier album du groupe eponyme, est enregistre en trente-six heures pour moins de deux mille livres sterling dans les studios Olympic de Londres, en septembre et octobre 1968. Trente-six heures. C’est le temps qu’il faut aux Beatles pour enregistrer un single. C’est le temps qu’il faut a Jimmy Page, Robert Plant, John Paul Jones et John Bonham pour inventer le hard rock. Pour inventer quelque chose qui n’existait pas avant eux et qui n’aurait jamais pu exister sans eux. Le rock avait deja sa puissance, sa brutalite, son electricite. Mais personne n’avait encore compris comment combiner tout cela avec la structure et la complexite du blues du Delta, avec la liberte rythmique du jazz, avec la grandeur dramatique de la musique classique. Led Zeppelin comprend. Led Zeppelin fait. Et le monde du rock n’est plus jamais le meme.

Jimmy Page arrive dans ce projet avec une experience et une vision exceptionnelles. Guitariste de session parmi les plus solicites de Londres depuis le debut des annees 60, il a joue sur des centaines d’enregistrements avant de rejoindre les Yardbirds en 1966. C’est dans les Yardbirds, aux cotes de Jeff Beck puis seul, qu’il commence a former sa vision d’un rock plus puissant, plus structure, plus ambitieux. Quand les Yardbirds se dissolvent en 1968, Page conserve les obligations de concert du groupe et recrute trois musiciens pour les honorer. Robert Plant, jeune chanteur de dix-neuf ans de la region des Black Country, avec une voix de tenor qui peut passer du murmure le plus intime au hurlement le plus devastateur. John Paul Jones, bassiste et claviériste de session d’une maitrise technique absolue, dont la carriere studio lui a appris a jouer avec n’importe qui dans n’importe quel style. John Bonham, batteur de vingt ans, qui frappe ses futs avec des mailloches plutot que des baguettes et produit ainsi un son d’une puissance et d’une profondeur que personne n’avait encore entendu dans un contexte de rock.

Pochette Led Zeppelin Led Zeppelin 1969

Babe I’m Gonna Leave You et la reinvention du blues

« Good Times Bad Times » ouvre l’album avec un riff de Page d’une efficacite brutale et une performance de Bonham dont les coups de grosse caisse, trois en une seule mesure, sont techniquement impossibles selon les standards de l’epoque. Impossibles parce que Bonham les joue quand meme, avec les pieds et non avec les mains, avec une facilite deconcertante qui temoigne d’un talent hors norme. « Babe I’m Gonna Leave You » est une chanson folk que Joan Baez avait popularisee quelques annees plus tot, attribuee a la tradition mais en realite composee par Anne Bredon. Page et Plant la transforment en quelque chose d’entierement nouveau : une construction en plusieurs parties, alternant les passages acoustiques fragiles et les explosions electriques devastatrices, le murmure et le hurlement, la tendresse et la violence. C’est une structure qu’on n’avait jamais entendue dans le rock, et elle va devenir l’une des marques de fabrique du groupe.

« You Shook Me » de Willie Dixon, « I Can’t Quit You Baby » de Willie Dixon egalement : le groupe n’hesite pas a piocher dans le blues electrique de Chicago avec une franchise qui lui vaudra des poursuites dans les annees suivantes. Mais en 1969, cette appropriation est lue comme un hommage, une reconnaissance de dette envers la tradition qui les a formes. « Dazed and Confused », inspire d’une chanson du compositeur folklorique Jake Holmes, est le morceau le plus long de l’album, une epopee de six minutes et vingt-six secondes ou Page joue de la guitare avec un archet de violon, produisant des harmoniques et des textures sonores que personne n’avait encore entendues dans un contexte de rock. « Communication Breakdown » est le morceau le plus direct, le plus court, le plus proche du punk ante la lettre : une minute et quarante-deux secondes de riff martelant et d’urgence pure qui annoncent les Ramones de sept ans.

Le premier album de Led Zeppelin atteint le numero 6 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Ce n’est pas un succes fulgurant, mais c’est suffisant pour lancer une carriere qui va devenir l’une des plus importantes de l’histoire du rock. Page est le producteur et le directeur artistique de l’album, ce qui lui permet de controler le son avec une precision qu’un producteur exterieur n’aurait peut-etre pas autorisee. Le son de l’album est grand, ouvert, avec des graves qui font physiquement ressentir la puissance de Bonham et des guitares de Page qui occupent tout l’espace stereo disponible. Ce son, Jimmy Page l’a pense et construit note par note, decibel par decibel. C’est autant une oeuvre d’ingenierie sonore qu’une oeuvre musicale. Et cette double nature, technologique et artistique simultanément, est ce qui le rend si moderne encore aujourd’hui, si frappant quand on le pose sur une platine ou qu’on l’ecoute dans des ecouteurs de qualite. La puissance ne s’est pas evaporee. Elle est intacte, cinquante ans apres, immediate et totale comme au premier jour.

Il faut aussi parler de l’enregistrement lui-meme comme performance technique. Andy Johns et Glyn Johns, les ingenieurs du son, capturent le son du groupe avec une fidelite et une profondeur que la technologie d’enregistrement de l’epoque ne permettait pas toujours d’atteindre. La grosse caisse de Bonham, en particulier, occupe sur ce disque un espace sonore qui n’existait pas dans les enregistrements precedents, une presence physique qui fait qu’on ne l’entend pas seulement mais qu’on la ressent. Page utilise le panoramique stereo avec une intelligence et une creativite rares, placant les guitares dans l’espace de telle facon que chaque systeme d’ecoute revele quelque chose de different. Ce premier album de Led Zeppelin n’est pas seulement un monument musical. C’est aussi un monument de production sonore, une oeuvre qui a redefini ce qu’on peut faire avec un studio d’enregistrement de l’epoque.

« Ce premier album a change ma vie. J’avais dix-sept ans quand je l’ai entendu et j’ai su instantanement que je voulais jouer de la guitare electrique pour le reste de mes jours. » (Slash, guitariste de Guns N’ Roses)

Led Zeppelin sur X

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4,5 /5

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