Sortie 1972

Le riff de guitare le plus connu du monde n’est pas « Satisfaction » des Rolling Stones. Ce n’est pas « Whole Lotta Love » de Led Zeppelin. C’est les quatre notes de l’introduction de « Smoke on the Water » que Ritchie Blackmore a jouées sur une guitare Stratocaster un soir de mars 1972 dans une villa de Montreux, Suisse, pendant les sessions d’enregistrement de Machine Head. Ces quatre notes – sol, bémol, la, do, ré – en quintes parallèles a la guitare, sont devenues la premiere chose que des millions de guitaristes débutants apprennent. C’est peut-etre la signature sonore la plus reconnaissable de tout le rock classique.

L’histoire de l’incendie de Montreux qu’immortalise « Smoke on the Water » est l’une des plus célèbres anecdotes du rock. Le 4 décembre 1971, Deep Purple est en Suisse pour enregistrer leur prochain album avec le Rolling Stones Mobile Studio, un camion-studio semi-remorque que les Stones louaient a d’autres groupes. Le groupe assiste a un concert de Frank Zappa au Casino de Montreux quand quelqu’un dans le public tire un fusée éclairante. L’incendie qui s’ensuit détruit le Casino et remplit le ciel de fumée sur le lac Léman. « Smoke on the water and fire in the sky » : Roger Glover a la basse a écrit les paroles le lendemain matin. La chanson s’est pratiquement écrite elle-meme.

Mais Machine Head, c’est bien plus que « Smoke on the Water ». La Mark II de Deep Purple – Ian Gillan au chant, Ritchie Blackmore a la guitare, Roger Glover a la basse, Jon Lord aux claviers, Ian Paice a la batterie – est au sommet de sa puissance en 1972. C’est la formation qui a tout inventé : le hard rock classique avec ses guitares en distorsion et ses claviers d’orgue Hammond, les riffs qui sonnent comme des déclarations de guerre, la puissance physique d’un groupe qui joue fort non pas pour masquer quelque chose mais parce que la musique l’exige.

« Highway Star » ouvre l’album avec une énergie qui fait encore monter le volume sur les autoradios cinquante ans après. Blackmore sort un solo de guitare que les étudiants en guitar hero connaissent par coeur, Lord joue un solo d’orgue qui aurait fait lever Bach de son siège, Gillan hurle avec une conviction totale. La chanson a été créée dans un bus en tournée : un journaliste avait demandé comment Deep Purple composait ses chansons, et Gillan avait mis le groupe en défi de composer une chanson sur le champ. Le résultat, affiné en studio, est peut-etre le morceau d’ouverture le plus efficace de toute l’histoire du hard rock.

« Space Truckin' » et « Lazy » montrent deux autres facettes du groupe : le boogie spatial du premier, avec son groove hypnotique et ses riffs qui reviennent comme des vagues ; la tension blues du second, ou Gillan parle de lui-meme avec une auto-dérision qui contraste avec la fureur habituelle du groupe. Jon Lord y montre que l’orgue Hammond peut etre aussi percussif et brutal qu’une guitare électrique sans jamais perdre sa richesse harmonique.

« Pictures of Home » et « Never Before » completent une setlist d’une cohérence rare, des chansons qui occupent des territoires différents mais restent immédiatement identifiables comme du Deep Purple.

Machine Head a été enregistré en quatre sessions d’une semaine dans la villa Cornavin de Montreux, après que l’incendie eut détruit leur studio prévu et qu’ils eurent été chassés d’un deuxième lieu par les plaintes des voisins. Ces conditions précaires – l’urgence, les contraintes logistiques, l’énergie de groupe après l’expérience traumatisante de l’incendie – sont peut-etre pour quelque chose dans la cohésion exceptionnelle de l’album.

Machine Head est devenu le disque fondateur du hard rock tel que des générations l’ont compris : pas une musique de niche pour des fans de la première heure, mais un langage universel capable de toucher des millions de personnes. Son influence directe sur le heavy metal des années soixante-dix et quatre-vingt est massive. Iron Maiden, Judas Priest, et des centaines d’autres groupes citent Deep Purple comme père fondateur. Et si vous cherchez l’acte de naissance : c’est ici, c’est Machine Head.

Il faut aussi mentionner la dimension technique de Machine Head. Roger Glover, le bassiste qui s’occupait également de la production, a fait des choix d’enregistrement qui ont contribué de façon décisive au son de l’album. La décision d’enregistrer avec le Rolling Stones Mobile dans différents lieux – la villa Cornavin après le Casino, puis l’Ecole Polytechnique quand les plaintes des voisins ont mis fin aux sessions dans la villa – a donné a l’album une légère variation de son entre les différentes pièces. Mais cette variation est a peine perceptible, tant la cohésion du groupe compense les accidents logistiques.

L’orgue Hammond de Jon Lord est peut-être l’instrument le plus distinctif de Machine Head. Lord était classiquement formé – il avait étudié la composition académique avant de se tourner vers le rock – et cette formation classique se fait entendre dans ses arrangements et dans ses solos. Il joue l’orgue avec la puissance d’un guitariste heavy mais la logique harmonique d’un compositeur, et cette combinaison est l’une des signatures sonores les plus originales du hard rock classique.

Machine Head a atteint le numéro cinq des charts britanniques et le numéro sept aux États-Unis lors de sa sortie en mars 1972. Les chiffres de vente ont augmenté progressivement dans les années suivantes grâce a « Smoke on the Water » qui est devenu un standard des cours de guitare du monde entier. Aujourd’hui, l’album se compte parmi les plus vendus de l’histoire du hard rock, et son influence directe sur le développement du heavy metal des années soixante-dix est documentée et incontestable.

Sur X : @DeepPurple

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