Uriah Heep, printemps 1972. Le groupe sort son quatrième album en deux ans et demi. Quatre albums en deux ans et demi : voilà qui résume l’intensité de cette époque bénie, et la productivité terrifiante des groupes britanniques de l’age d’or du hard rock. « Demons and Wizards » est le disque qui transforme Uriah Heep d’une formation prometteuse en phénomène commercial.

L’histoire commence avec une pochette. Peter Goudvis dessine un sorcier drapé de majesté, un démon aux ailes déployées, le tout dans des tons de pourpre et d’or qui sentent bon l’héroïc fantasy avant l’heure. On est en plein Tolkien, on est en plein Donjon, on est dans ce moment précis des années soixante-dix où la fantasy littéraire et le rock lourd s’accouplent pour donner naissance à un sous-genre qui durera des décennies. Uriah Heep ne fait pas semblant : ils habitent vraiment cet univers de châteaux et de créatures mythiques.

La formation est au sommet de sa cohérence. Mick Box à la guitare, impeccable de précision et de feeling. David Byron au chant, l’une des voix les plus puissantes et les plus distinctives du hard rock britannique, capable de passer de la douceur mélancolique aux hurlements héroïques en une fraction de seconde. Ken Hensley aux claviers, le cerveau compositionnel du groupe, dont les Hammond et les Mellotron créent cette atmosphère si particulière, à la fois dramatique et épique. Gary Thain vient de rejoindre le groupe à la basse, apportant une profondeur et une fluidité nouvelles. Lee Kerslake tient la batterie avec cette solidité implacable qui est la marque des grands batteurs de rock.

« The Wizard » ouvre le bal et s’impose immédiatement. Ce n’est pas seulement un single accrocheur : c’est une déclaration d’intention. La melodie s’installe, les paroles dessinent un portrait de personnage fantastique avec une conviction totale, Ken Hensley joue comme si sa vie en dépendait. La chanson atteint le top 20 britannique et ouvre des portes que le groupe ne pouvait pas forcer jusqu’alors.

Mais c’est « Easy Livin' » qui va changer la trajectoire du groupe. Deux minutes et trente-sept secondes d’un hard rock d’une concision absolue, un riff immédiat, un refrain qui s’accroche au crane comme un crochet de boxeur. La chanson va devenir l’une des anthemes du heavy metal naissant, reprise et citée par des générations de musiciens qui n’étaient pas encore nés quand Heep l’enregistra. Keith Moon des Who l’adorait. Ozzy Osbourne en a parlé comme d’une influence majeure. « Easy Livin' » est une de ces chansons qui semblent simples mais dont chaque note est à sa place exacte.

L’album alterne entre ces moments d’intensité pure et des passages plus atmosphériques. « Traveller in Time » déploie une épopée progressive, les claviers de Hensley construisant un monde sonore d’une ampleur presque cinématographique. « All My Life » montre la face romantique du groupe, Byron chantant avec une vulnérabilité surprenante pour un musicien habituellement associé aux grandes envolées dramatiques.

Les critiques musicaux de l’époque étaient partagés, souvent durs. La presse britannique spécialisée, Melody Maker en tête, considérait Uriah Heep avec une condescendance caractéristique. « Pompeux » revenait souvent. « Prétentieux » aussi. Robert Christgau, le critique américain dont l’influence était immense, leur avait infligé une critique dévastatrice quelques albums plus tot, résumant le groupe en une formule cinglante sur leur manque de finesse.

Mais les fans n’écoutaient pas la presse. Ils achetaient les disques, remplissaient les salles, fredonnaient « Easy Livin' » dans les couloirs des lycées. « Demons and Wizards » atteint le top 20 aux États-Unis et au Royaume-Uni, une performance remarquable pour un groupe que beaucoup considéraient comme une pâle copie de Deep Purple ou de Black Sabbath. Sauf qu’Uriah Heep était unique : ni la brutalité reptilienne de Sabbath, ni la sophistication funky de Purple. Quelque chose entre les deux, avec plus de romantisme et plus d’idéalisme que ses contemporains.

Le groupe de base est soudé comme rarement. Ces cinq musiciens jouent ensemble avec une évidence qui vient de centaines de concerts dans des salles britanniques moyennes, de tournées harassantes en camionnette, de nuits dans des bed-and-breakfast miteux. Ils connaissent mutuellement leurs forces et leurs faiblesses. Gary Thain, le nouveau bassiste, s’intègre avec une aisance déconcertante, comme si le groupe n’avait jamais joué autrement.

L’influence de « Demons and Wizards » sur la musique qui suivit est considérable. On le retrouve dans l’ADN de Dio, dans la façon dont Ronnie James Dio construit ses récits épiques. On l’entend dans le Rainbow des débuts. On le reconnaît dans le heavy metal de la New Wave of British Heavy Metal, cette vague qui va déferler à la fin de la décennie suivante. Iron Maiden a reconnu la dette. Judas Priest aussi.

Cinquante ans après, « Demons and Wizards » n’a pas pris une ride dans le sens où une bonne ride ne prend pas. Le disque a vieilli avec cette dignité des classiques qui n’ont jamais eu besoin d’être à la mode pour être beaux. La voix de David Byron sur « The Wizard », les claviers de Ken Hensley sur « Traveller in Time », le riff d’ouverture d’Easy Livin’ : autant de moments qui restent dans la mémoire longtemps après que la platine s’est arrêtée.

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