Very ´eavy… Very ´umble
par URIAH HEEP
Uriah Heep. Londres, 1970. Vertigo Records sort un premier album dont le titre est a lui seul un manifeste : « Very ‘eavy… Very ‘umble ». Tres lourd, tres modeste. La modestie, c’est de l’ironie. La lourdeur, c’est de la promesse. Uriah Heep arrive dans un monde deja occupe par Black Sabbath et Deep Purple, par Led Zeppelin et Free. Pas intimide pour autant. Le groupe sait ce qu’il veut faire et le fait avec une conviction qui force le respect, meme chez ceux qui ne les comprenaient pas encore.
David Byron est la revelation de cet album. Son nom complet est David Garrick, et sa voix est l’une des plus puissantes et des plus expressives que le rock britannique ait jamais produites. Un tenor naturel d’une etendue remarquable, capable de passer du murmure intime au cri cathartique en quelques mesures, avec entre les deux une capacite d’inflexion emotionnelle qui distingue les grands chanteurs des bons chanteurs. Byron va devenir l’une des voix definitives du hard rock et du heavy metal naissants, et cet album est sa carte de visite au monde.
Mick Box est le guitariste fondateur du groupe, celui qui ne le quittera jamais, l’ancre visuelle et musicale de tout ce qu’Uriah Heep a ete et est encore aujourd’hui. Sa Gibsonson Les Paul produit un son riche et chaleureux qui contraste avec l’approche plus metallique de certains contemporains. Box joue avec un gout et une intelligence qui privilegient toujours la melodie et l’harmonie sur la seule demonstration de technique.
Ken Hensley aux claviers est peut-etre l’ingredient le plus original du son Uriah Heep. Son Hammond B3, ce temple de l’orgue qui avait deja fourni ses services a Deep Purple et aux Animals, rugit et chante dans des registres que la guitare seule ne peut atteindre. Mais Hensley joue aussi de la guitare, ce qui lui permet d’enrichir les arrangements d’une facon peu commune. Il est aussi compositeur et parolier talentueux, responsable de certains des meilleurs morceaux du groupe.
« Gypsy » ouvre l’album avec une efficacite remarquable. Le morceau installe immediatement les coordonnees musicales d’Uriah Heep : guitares lourdes, orgue massif, voix extraordinaire, melodie forte et memorable. Pas de demi-mesures. Pas de vague introduction qui chelrche ses marques. Direct dans le vif du sujet, avec une conviction qui dit : voila ce que nous sommes, prenez-le ou laissez-le.
« Walking in Your Shadow » montre une autre facette du groupe, avec une progression harmonique plus complexe et des arrangements qui laissent plus de place a la nuance. Byron chante ici avec une douceur qui revele l’etendue de ses capacites expressives. La note planante de l’orgue de Hensley cree une atmosphere quasi mystique qui va devenir une signature sonore du groupe.
« Come Away Melinda » est une adaptation d’une chanson de Fred Hellerman et Fran Minkoff, une ballade pacifiste et emotive que le groupe transforme en une piece d’une delicatesse inattendue. Byron y chante avec une tendresse bouleversante, et les arrangements minimalistes laissent sa voix occuper tout l’espace qu’elle merite. C’est un des moments les plus touchants de cet album de debut.
« Real Turned On » retrouve l’energie rock avec un enthousiasme communicatif. Hensley et Box jouent en dialogue constant, leurs instruments se repondant l’un l’autre dans une conversation qui ne s’interrompt jamais. Paul Newton a la basse et Alex Napier a la batterie forment une section rythmique efficace qui propulse l’ensemble avec une regularite mecanique et humaine a la fois.
Rolling Stone Magazine avait accueilli cet album avec une ferocite critique remarquable, le qualifiant en termes defavorables dans une critique qui est elle-meme devenue legendaire. Mais Uriah Heep s’en moquait. Le groupe avait un public. Des vrais fans qui venaient les voir en concert, qui achetaient leurs disques, qui chantaient leurs chansons. La critique rock ne paye pas les salaires des musiciens. Les billets de concert, si.
Vertigo Records, qui avait aussi signe Black Sabbath et Soft Machine, etait le foyer ideal pour ce type de rock ambitieux et peu soucieux de plaire aux arbitres du bon gout. Le label avait les ressources d’un major, la philosophie d’un independant. Il donnait a ses artistes la liberte de faire ce qu’ils voulaient, ce qui explique la diversite extraordinaire de son catalogue.
« Very ‘eavy… Very ‘umble » pose les fondations de l’une des carrieres les plus durables du rock britannique. Uriah Heep a continue de sortir des albums jusqu’au vingt-et-unieme siecle. Mais ce premier disque reste le point de depart essentiel, l’acte fondateur d’un groupe qui savait des le debut qui il etait et ou il allait. La lourdeur annoncee est bien la. L’humilite, c’est une autre question.
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