1971 Album

Pilgrimage

par WISHBONE ASH

4,0
Sortie 1971

En 1971, pendant que le rock progressif cherchait son empire dans les suites de vingt minutes et les claviers omniprésents, un quatuor du Devon inventait quelque chose de plus discret et de plus durable : le rock aux deux guitares solistes entrelacées, ce son de harpe électrique que l’on appellera plus tard le « twin lead guitar ». Wishbone Ash et leur deuxième album, Pilgrimage, sorti le 17 septembre 1971 sur MCA Records, sont à l’origine de cette révolution silencieuse qui allait influencer des générations de guitaristes, de Thin Lizzy à Iron Maiden, en passant par Lynyrd Skynyrd.

Quatre musiciens, deux guitares et une alchimie unique

Wishbone Ash à cette époque se compose de quatre musiciens dont trois sont originaires du Devon. Andy Powell et Ted Turner se partagent les guitares solistes, Martin Turner assure la basse et le chant, et Steve Upton tient la batterie avec une économie de moyens exemplaire. Ce qui les distingue de tous leurs contemporains, c’est cette décision de ne jamais jouer une seule guitare soliste quand deux peuvent dialoguer. Powell et Turner ne se contentent pas de doubler la mélodie : ils se répondent, se poursuivent, s’enroulent l’un autour de l’autre comme deux voix dans un madrigal de la Renaissance. Le modèle est ouvertement classique et folk autant que rock.

Leur premier album éponyme, paru en décembre 1970, avait déjà posé les bases de cette identité sonore. Mais Pilgrimage marque une maturation décisive. Produit par Derek Lawrence, le même homme qui avait produit les premiers albums de Deep Purple, l’album est enregistré à Londres. Derek Lawrence comprend la nécessité de laisser respirer ce son particulier, de ne pas étouffer les guitares sous une production trop lourde. Le résultat est un disque qui sonne avec une clarté remarquable pour son époque.

Pochette de Pilgrimage de Wishbone Ash
Pilgrimage, 1971

La pochette elle-même est révélatrice de l’esprit du groupe : une image médiévale, une silhouette de pèlerin en marche, une esthétique qui évoque le voyage, la quête spirituelle, les cathédrales gothiques. Wishbone Ash n’est pas un groupe de hard rock vulgaire. Ce sont des pèlerins du son, des voyageurs qui cherchent quelque chose que les trois accords habituels ne peuvent pas exprimer.

Pilgrim, Valediction et la légende des guitares entrelacées

L’album s’ouvre avec Vas Dis, un instrumental de presque six minutes qui plante immédiatement le décor. Pas de fanfare, pas d’introduction tonitruante : les deux guitares émergent doucement, s’installent, prennent possession de l’espace avec une autorité naturelle. C’est une déclaration de principes sonores plus qu’une ouverture dramatique.

Puis vient The Pilgrim, le titre le plus emblématique de l’album et l’une des chansons les plus représentatives du style Wishbone Ash. Martin Turner chante avec une voix posée, presque médiévale dans sa sobriété, pendant que les deux guitares tissent autour de lui une toile de notes qui semblent exister hors du temps. Il y a quelque chose de profondément british dans cette manière de marier le folk celtique, le blues américain et le rock progressif sans jamais forcer la fusion. Tout coule de source.

Valediction est peut-être le sommet technique de l’album. Les deux guitares s’y livrent à un dialogue d’une complexité qui laisse pantois quand on réalise que tout cela est joué avec une apparente désinvolture. Andy Powell et Ted Turner ne cherchent jamais à s’écraser l’un l’autre, jamais à monopoliser l’espace. C’est une musique de chambre déguisée en rock, où l’ego disparaît au profit du son collectif.

Lullaby montre une autre facette du groupe : une ballade acoustique d’une douceur presque pastorale, où la voix de Martin Turner prend toute sa dimension. Alone et Jailbait explorent des territoires plus bluesy, rappelant que Wishbone Ash a des racines américaines autant que britanniques. Le groupe ne renie pas ses influences : Cream, John Mayall’s Bluesbreakers, les Allman Brothers Band. Mais il les assimile et les transcende.

Pilgrim (à ne pas confondre avec The Pilgrim) et Where Were You Tomorrow complètent un album d’une cohésion remarquable, où aucun titre ne semble être là pour remplir un vide ou satisfaire un quota de durée. Chaque morceau existe parce qu’il a quelque chose à dire.

La critique britannique accueillit Pilgrimage avec un respect mérité. L’album se classa dans les charts anglais et consolida la réputation d’un groupe qui n’était pas encore l’un des grands noms du rock britannique mais qui était bien parti pour le devenir. Leur album suivant, Argus (1972), les ferait entrer définitivement dans la légende. Mais sans Pilgrimage, pas d’Argus. C’est ici que le langage fut inventé.

Ce que l’on retient de Pilgrimage, cinquante ans après, c’est d’abord ce son de guitares entrelacées qui n’appartient qu’à Wishbone Ash. On peut tenter de l’imiter, on ne peut pas le dupliquer. Il faut Powell ET Turner, il faut cette communication télépathique entre deux musiciens qui savent exactement ce que l’autre va faire et choisissent néanmoins de le surprendre. C’est une alchimie que l’on ne peut pas forger en studio, que l’on ne peut pas programmer. Elle est née sur les routes anglaises, dans les pubs enfumés, les salles de répétition humides, les festivals de folk. Elle est vivante parce qu’elle vient de la vie.

Pour quiconque s’intéresse aux origines du rock mélodique européen, Pilgrimage est un document fondamental. Pas seulement une belle pièce de musique : un acte fondateur.

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4,0 /5

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