Sortie 1972
Artiste FOCUS

Le groupe hollandais qui venait d’ailleurs

1972. Focus publie Focus III, son troisième album. Le groupe est hollandais, ce qui en 1972 dans le paysage du rock progressif est une rareté : presque tout le rock progressif vient de Grande-Bretagne, avec des exceptions américaines et quelques aventures allemandes (le Krautrock). Focus impose son identité néerlandaise avec une fierté discrète qui transparaît dans la musique : il y a dans leur son quelque chose de rigoureux, de structuré, qui doit peut-être autant à la tradition musicale nordique qu’au rock britannique qu’ils ont pourtant parfaitement assimilé.

Thijs van Leer joue de l’orgue Hammond, de la flûte et chante. Jan Akkerman joue de la guitare. Pierre van der Linden bat. Bert Ruiter tient la basse. C’est van Leer et Akkerman qui font de Focus un groupe unique : deux musiciens d’exception dont les styles sont complémentaires et souvent surprenants. Van Leer peut jouer Bach à la flûte dans un registre presque baroque et passer sans transition à un solo d’orgue Hammond qui rugit comme une guitare. Akkerman est l’un des grands guitaristes du prog rock, capable d’une virtuosité et d’une sensibilité melodiques rares.

Sylvia, l’une des chansons les plus belles et les plus connues de Focus, figure sur cet album. C’est une mélodie instrumentale d’une simplicité et d’une élégance qui contrastent délibérément avec la complexité progressive du reste du catalogue du groupe. Le thème principal de Sylvia, joué à la guitare acoustique d’Akkerman, est immédiatement mémorisable et possède une qualité lyrique qui touche sans effort. Elle atteindra le top 5 au Royaume-Uni en 1973 lorsqu’elle sera éditée en single.

Focus a connu un succès commercial inattendu avec « Hocus Pocus » – une chanson dont les yodels de Thijs van Leer et les riffs de guitare de Jan Akkerman occupaient un espace sonore qui n’existait pas avant eux. Ce succès a ouvert des portes : des tournées en Grande-Bretagne et aux États-Unis, une exposition internationale qui avait transformé ce groupe néerlandais en phénomène qu’on pouvait entendre dans les charts britanniques et américains.

Focus III bénéficie de cette exposition et des moyens supplémentaires qu’elle a apportés. Les enregistrements sont plus soignés, les arrangements plus détaillés, et le groupe a eu le temps et l’espace pour développer ses idées musicales avec un soin qu’ils n’avaient pas toujours pu s’accorder sur leurs premiers albums.

Jan Akkerman mérite une mention particulière dans ce contexte. Il est considéré par de nombreux guitaristes comme l’un des plus grands musiciens européens de sa génération, et sa technique – qui combine le fingerpicking classique, le jazz, le blues et le rock progressif – est immédiatement reconnaissable. Il n’essaie pas de sonner comme un guitariste américain ou britannique : il a une façon de jouer qui est entièrement la sienne, avec des choix harmoniques et des phrasés qui ne ressemblent a personne d’autre. C’est cette originalité qui rend sa contribution a Focus III aussi précieuse que les compositions de van Leer.

Focus se dissoudra progressivement au cours des années suivantes, les ambitions solos des différents membres l’emportant sur le projet collectif. Akkerman partira pour une carrière solo qui révélera encore d’autres facettes de son talent. Van Leer continuera sous diverses formes. Mais Focus III reste comme l’une des meilleures captures d’un groupe européen de prog rock au sommet de sa puissance créatrice.

Jan Akkerman et la guitare savante

Jan Akkerman est un musicien qui refuse d’être facile à catégoriser. Il vient d’une formation jazz (il avait joué de la guitare de jazz dans des clubs néerlandais avant de rejoindre Focus), mais il a aussi étudié le luth et la musique ancienne, ce qui lui donne une connaissance des gammes et des modes médiévaux et Renaissance que très peu de guitaristes de rock possèdent. Sur Focus III, il navigue entre ces influences avec une fluidité naturelle : un solo qui commence dans un registre jazz peut se transformer en méditation baroque avant d’exploser en rock électrique.

Love Remembered est une pièce orchestrale de van Leer qui montre le groupe capable de s’aventurer dans les territoires de la musique classique contemporaine tout en gardant une lisibilité émotionnelle. Carnival Fugue est exactement ce que son nom annonce : une structure de fugue (deux voix ou plus qui se répondent et se superposent) appliquée à un contexte rythmique festif. C’est de la composition sérieuse qui cherche et trouve le jeu.

Le double album a l’ambition qui correspond à son format : il couvre une plage musicale très large, des ballades intimistes aux pièces épiques, du folk néerlandais au jazz free, du rock hard à l’impressionnisme symphonique. Cette variété peut sembler excessive mais elle reflète fidèlement la polyvalence réelle des musiciens de Focus et leur refus de se laisser enfermer dans une seule esthétique.

L’exception néerlandaise

Focus n’aura pas une longue existence stable. Les tensions créatives entre van Leer et Akkerman, les changements de lineup, les projets solo qui empiètent sur le groupe : tout cela va progressivement éroder la cohésion de la formation. Akkerman part en solo après Hamburger Concerto (1974), son quatrième album avec Focus et peut-être le plus abouti. Van Leer continue avec d’autres formations, mais sans Akkerman, quelque chose d’essentiel manque.

L’influence de Focus sur le rock européen est réelle mais souvent implicite. Ils ont prouvé qu’un groupe non anglophone pouvait créer un son prog rock d’une originalité totale sans imiter les modèles britanniques. Ils ont aussi prouvé que la flûte et l’orgue pouvaient être des instruments de rock à part entière, pas des ajouts exotiques. En ce sens, Focus III est une oeuvre qui mérite d’être entendue au-delà de son époque.

— Discographie —

Plus de FOCUS

Voir la fiche artiste →

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Focus III