Sortie 1972

Wishbone Ash, avril 1972. Quatrième album d’un groupe qui a mis exactement le bon temps pour trouver son son. « Argus » n’est pas une évolution : c’est un accomplissement. Un de ces disques rares qui n’auraient pas pu exister un album plus tôt, qui surgissent quand un groupe de musiciens a enfin toutes les cartes en main et sait comment les jouer.

La signature sonore de Wishbone Ash tient en deux mots : guitares jumelles. Andy Powell et Ted Turner jouent ensemble depuis les débuts du groupe, et ils ont développé une façon unique d’articuler leurs instruments en contrepoint harmonique. Pas deux guitares qui jouent la même chose à l’unisson. Pas non plus deux guitares qui s’ignorent et coexistent sans se parler. Quelque chose de plus sophistiqué et de plus naturel à la fois : deux voix distinctes qui se répondent, s’entrelacent, se cherchent et se trouvent comme dans une conversation entre deux amis qui ont traversé beaucoup de choses ensemble.

Martin Turner à la basse est aussi le chanteur principal, et cette double responsabilité lui donne une présence particulière dans l’ensemble. Sa voix est chaude, un peu sombre, parfaitement adaptée aux textes qui peuplent « Argus ». Car « Argus » a une thématique cohérente, presque un concept album sans jamais l’afficher trop lourdement : les thèmes médiévaux et mythologiques, les guerriers, les rois, les sorciers, traversent le disque de bout en bout.

« Warrior » ouvre l’album avec une solennité immédiate. Les deux guitares dialoguent sur une mélodie qui semble ancienne, comme si elle avait toujours existé quelque part et que Wishbone Ash avait simplement eu la chance de la trouver. Martin Turner chante avec une conviction qui transforme ces récits de guerriers imaginaires en quelque chose de universel. On pense à des batailles, à des sacrifices, à la gloire et à la mort, à tout ce que les mythes ont toujours raconté mieux que l’histoire.

« The King Will Come » est l’autre morceau épique du disque, huit minutes d’une grandeur calme qui ne cherche pas à écraser l’auditeur sous le poids de ses ambitions. Le groupe joue avec une retenue admirable : là où d’autres auraient multiplié les effets, les crescendos calculés, les ruptures dramatiques, Wishbone Ash laisse la mélodie respirer. Les guitares sont là, présentes et précises, mais elles n’envahissent pas l’espace. Elles habitent le morceau avec discrétion et intelligence.

« Throw Down the Sword » est peut-être le sommet du disque, le moment où tout se noue parfaitement. Le thème central est le pacifisme, l’idée que le guerrier le plus courageux est celui qui renonce à l’épée, et Martin Turner le chante avec cette intensité tranquille des gens qui ont compris quelque chose d’important. L’interplay entre les deux guitares atteint ici son point le plus accompli : Andy Powell et Ted Turner jouent comme un seul organisme à quatre mains, anticipant les intentions de l’autre, finissant les phrases de l’autre.

Steve Upton à la batterie est le pilier silencieux de tout cela. Dans un groupe avec deux guitaristes aussi présents, le batteur peut facilement se retrouver submergé ou, au contraire, tenter de s’imposer par le volume. Upton fait exactement le contraire : il joue pour les chansons, pas pour lui-même. Sa technique est solide, son sens du temps infaillible, et sa capacité à varier les textures sans jamais perturber le flux narratif des morceaux est remarquable.

La production de Derek Lawrence est admirable de clarté. Chaque instrument est audible, chaque nuance est préservée, et le tout sonne comme un groupe jouant dans une pièce avec vous, pas comme une construction artificielle de overdubs et de corrections numériques. C’est une production analogique dans toute la beauté du terme.

L’influence de « Argus » sur la musique qui va suivre est difficile à surestimer. Thin Lizzy et Phil Lynott ont reconnu la dette : les arrangements de guitares jumelles qui font la marque de « The Boys Are Back in Town » et de « Jailbreak » doivent beaucoup à ce que Powell et Turner ont développé. Iron Maiden l’a cité. Adrian Smith a dit que « Argus » avait changé sa vision de ce que deux guitares pouvaient faire ensemble. Jethro Tull, Genesis, des dizaines de groupes prog britanniques portent dans leur ADN des traces de cette façon particulière de construire une texture musicale.

L’album atteint la septième place des charts britanniques et la trente-cinquième aux États-Unis, des performances honorables pour un groupe qui n’a jamais cherché les compromis commerciaux. Les tournées qui suivent la sortie d' »Argus » confirment que Wishbone Ash est l’un des groupes live les plus solides de l’époque. Entendre ces chansons en concert, avec toute l’énergie que la scène y ajoute, est une expérience distincte de l’album, pas meilleure, pas moins bonne : différente et complémentaire.

« Argus » reste aujourd’hui ce qu’il était en 1972 : un sommet du rock britannique classique, une démonstration de ce que la musique peut faire quand technique et sensibilité s’allient sans se contredire.

Sur X : @WishboneAsh

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