Sortie 1970

Quand le Crazy World of Arthur Brown explosa en 1968, les débris humains de cette collision furent remarquablement productifs. L’un d’eux était Vincent Crane, claviériste d’une technique époustouflante et d’une sensibilité musicale qui ne pouvait pas se satisfaire du seul rôle de soutien dans la spectaculaire folie théâtrale d’Arthur Brown. En 1969, avec le batteur Carl Palmer, Crane fonda Atomic Rooster et enregistra un premier album qui était une déclaration d’indépendance artistique totale.

Carl Palmer, qui allait bientot rejoindre Keith Emerson et Greg Lake pour former l’Emerson, Lake and Palmer le plus célèbre des super-groupes prog, était a cette époque encore un jeune batteur de vingt ans cherchant sa voie. Sur ce premier album d’Atomic Rooster, on entend déjà tout ce qui allait faire sa réputation : une précision technique irréprochable, un sens du rythme sophistiqué qui lui permettait de sortir du 4/4 sans jamais perdre le groove, une présence physique imposante dans la musique.

Nick Graham complétait le trio initial a la basse et au chant. Mais c’est Crane qui était le compositeur principal, celui qui apportait la vision musicale cohérente qui donnait au groupe son identité. Son orgue Hammond, distordu et amplifié, était au centre de tout, créant un son qui occupait a lui seul l’espace que la plupart des groupes meublaient avec deux ou trois guitares.

Le son d’Atomic Rooster était quelque chose d’assez nouveau en 1970. La formation en trio (clavier, basse, batterie) sans guitare électrique créait une texture sonore différente de celle de la plupart des groupes de rock de l’époque. L’orgue de Crane devait assumer a la fois la fonction harmonique et la fonction mélodique que la guitare aurait normalement remplie, et il le faisait avec une inventivité qui n’avait pas de précédent direct.

On pensait bien sur a Emerson, Lake and Palmer qui n’existait pas encore en 1970 (ils allaient se former quelques mois après que Palmer ait quitté Atomic Rooster), ou a Deep Purple avec Jon Lord. Mais Atomic Rooster avait un son distinct : plus sombre, plus blues, moins spectaculairement virtuose que ce qu’Emerson allait proposer, avec cette angoisse existentielle dans les harmonies de Crane qui donnait a leur musique une couleur émotionnelle particulière.

Les titres des chansons donnent une idée du territoire : Friday the 13th, S.L.Y, Before Tomorrow. Il y a dans le premier album d’Atomic Rooster une atmosphère de malaise, une anxiété qui n’est pas seulement esthétique mais qui reflète quelque chose de Vincent Crane lui-même. Crane souffrait de troubles bipolaires graves qu’il combattrait toute sa vie, et sa musique portait cette condition intérieure avec une honnêteté désarmante.

L’anecdote la plus célèbre autour du départ de Carl Palmer d’Atomic Rooster est qu’il reçut l’offre de Greg Lake par téléphone alors que le groupe venait juste de terminer cet album. Keith Emerson cherchait un batteur pour son super-groupe projeté avec Lake. Palmer hésita – il était loyal envers Crane – mais l’opportunité était trop grande. Il dit a Crane qu’il partait, et Crane le regarda partir sans lui tenir rigueur.

Cette générosité de Crane était emblématique de son caractère. Malgré ses problèmes de santé mentale, malgré les départs successifs de membres, malgré les hauts et les bas d’une carrière commerciale inégale, Crane continua de faire de la musique avec une dedication qui forçait l’admiration. Atomic Rooster survécut a Palmer et a d’autres reformations avec une identité intacte.

Sur X : @atomicrooster

Ce premier album d’Atomic Rooster est le point de depart d’une aventure musicale qui mériterait d’etre mieux connue. Il y a dans ces enregistrements une franchise, une énergie brute et une vision artistique qui font defaut a beaucoup de musique plus célèbre de la même époque. Atomic Rooster n’a jamais cherché a plaire a tout le monde. Et c’est précisément pour cette raison que leur musique plait tant a ceux qui la trouvent.

L’orgue Hammond dans le rock britannique des annees 70 etait une arme a double tranchant. D’un cote, il offrait une richesse harmonique et une puissance sonore que peu d’autres instruments pouvaient egalerDu autre, il tendait a eclipser tout le reste, a faire de son joueur le centre absolu de l’attention. Vincent Crane avait resolu ce probleme a sa maniere : en formant un trio ou l’orgue n’etait pas un ornement mais la voix principale, ou tout le reste s’organisait autour de lui. Cette logique structurelle donnait a la musique d’Atomic Rooster une cohesion que beaucoup de groupes plus conventionnels n’atteignaient jamais.

La musique d’Atomic Rooster etait aussi beaucoup plus noire, dans ses themes et dans son sonorите, que la plupart de leurs contemporains prog. La ou Yes construisait des cathédrales de son et Genesis racontait des epopees fantastiques, Atomic Rooster descendait dans des caves ou la lumiere ne penetrait pas. Cette preference pour l’obscurite n’etait pas du nihilisme : c’etait une facon de regarder la realite en face, de ne pas se detourner de ce qui faisait peur. Crane avait ses propres raisons de connaitre intimement la melancolie et la peur. Sa musique en etait le reflet fidele.

— Discographie —

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