Spooky Tooth est un groupe qui mérite mieux que l’oubli semi-relatif dans lequel il est tombé depuis les années soixante-dix. Formé à Lutterworth dans le Leicestershire, il est composé de musiciens exceptionnels qui ont produit un blues-rock puissant et original avant que le terme « blues-rock britannique » ne soit devenu un cliché. Spooky Two, leur deuxième album sorti en 1969, est leur chef-d’oeuvre.
Gary Wright, le claviériste américain du groupe, et Mike Harrison, le chanteur britannique, forment un duo vocal d’une force peu commune. Harrison en particulier est l’un des grands chanteurs soul-rock britanniques de l’époque , sa voix rugueuse et expressive, capable de monter jusqu’au falsetto avec une aisance déconcertante, place ses interprétations quelque part entre Ray Charles et Rod Stewart. Wright apporte la sophistication harmonique américaine, l’influence gospel et soul, la connaissance des arrangements R&B.
Luther Grosvenor à la guitare , qui sera plus tard Ariel Bender chez Mott the Hoople , joue avec une sauvagerie blues maîtrisée qui donne à la musique son punch. Greg Ridley à la basse, qui rejoindra Humble Pie l’année suivante, est massif et précis. Mike Kellie à la batterie est d’une solidité à toute épreuve. C’est un groupe de musiciens de première catégorie, et sur Spooky Two, ils jouent à leur niveau.
« Feeling Bad » ouvre l’album sur un blues d’une intensité qui cloue immédiatement l’auditeur à son siège. Harrison chante le blues avec une conviction qui dépasse la simple imitation du modèle américain , il y a quelque chose dans sa façon de porter la douleur dans sa voix qui est authentiquement sien, pas emprunté. C’est la différence entre jouer le blues et vivre le blues , distinction qui, dans le rock britannique de l’époque, n’était pas toujours évidente.
« I Am the Walrus » des Beatles , reprise audacieuse de la pièce la plus psychédélique du double blanc , est transformée par Spooky Tooth en quelque chose de plus lourd, de plus organique, de moins surréaliste et de plus physique. Cette version révèle ce que la chanson de Lennon avait de primitif sous ses effets de production : un riff, une pulsation, une voix qui crie dans le chaos. Spooky Tooth retire les ornements et montre l’os.
La production de Jimmy Miller , qui produira aussi les albums classiques des Rolling Stones de cette période , est d’une excellence qui sert parfaitement la musique. Miller comprenait comment faire sonner un groupe de rock britannique blues avec la force d’un train de marchandises tout en conservant la clarté de chaque instrument dans le mix. Son travail avec Spooky Tooth est souvent oublié dans les hommages à sa carrière, mais il est parmi les plus impressionnants.
Gary Wright, après la dissolution de Spooky Tooth au début des années soixante-dix, fera une carrière solo aux États-Unis qui le conduira jusqu’au numéro 2 des charts américains avec « Dream Weaver » en 1975 , une carrière commerciale beaucoup plus réussie que tout ce qu’il avait fait avec Spooky Tooth. Luther Grosvenor rejoindra effectivement Mott the Hoople. Greg Ridley co-fondera Humble Pie avec Steve Marriott et Peter Frampton.
Ces départs successifs vers des groupes qui deviendront plus célèbres que Spooky Tooth est peut-être la plus grande injustice de leur histoire. Leurs musiciens ont eu des carrières remarquables, mais le groupe lui-même , qui dans ses meilleurs moments était supérieur à beaucoup de ces projets ultérieurs , n’a jamais reçu la reconnaissance qu’il méritait. Les amateurs de blues-rock britannique des années soixante-neuf à soixante-douze savent la vérité : Spooky Tooth était dans le peloton de tête.
Spooky Two est un album qui récompense l’écoute attentive. Ce n’est pas le genre de disque qui fait son effet immédiatement , il faut laisser le son s’installer, laisser les voix de Harrison et Wright entrer dans votre système, laisser la guitare de Grosvenor tracer ses chemins dans votre mémoire auditive. Mais quand cet effet se produit, il dure. C’est la marque des grands albums de blues-rock : ils ne vieillissent pas, ils mûrissent.
Le contexte dans lequel sort Spooky Two en 1969 est celui d’une concurrence féroce dans le blues-rock britannique. Cream venait de se dissoudre. Led Zeppelin explosait. Fleetwood Mac avec Peter Green était à son sommet créatif. Ten Years After remplissait les festivals. Dans cet environnement saturé de guitares blues, trouver sa propre voix était un défi de taille. Spooky Tooth le relève , pas en étant différent pour être différent, mais en étant authentiquement eux-mêmes, avec la conviction que leur version du blues-rock avait quelque chose à dire que les autres ne disaient pas.
La fusion vocale de Harrison et Wright est l’atout le plus distinctif du groupe. Deux voix qui se ressemblent assez pour fusionner naturellement mais qui diffèrent assez pour créer une texture. Cette capacité à avoir deux frontmen vocaux de qualité égale est rare dans le rock de l’époque , et elle explique une partie de la profondeur de cet album, qui peut alterner entre les deux chanteurs sans jamais perdre en cohérence.
L’histoire de Spooky Tooth se termine sans le bruit qu’elle méritait. Dissolution en 1974, quelques tentatives de reformation, puis l’oubli progressif que subissent tous les groupes qui n’ont pas eu de « hit tueur » suffisamment présent dans la mémoire collective. Mais pour ceux qui ont découvert Spooky Two , que ce soit à sa sortie en 1969 ou des décennies plus tard , l’album reste une révélation : une preuve que le blues-rock britannique avait plus à offrir que ce que l’histoire officielle du genre veut bien reconnaître.
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